La banque privée suisse Pictet & Cie ouvre son premier bureau en Afrique : le fort signal d’une nouvelle ruée

Quand une maison suisse vieille de 220 ans pose (enfin) un pied sur le continent, ce n’est jamais un geste anodin. Banque Pictet & Cie a obtenu le feu vert de la Prudential Authority pour ouvrir un bureau de représentation en Afrique du Sud, son premier bureau en Afrique dans toute son histoire. L’annonce intervient au moment où l’Afrique est décrite comme étant à l’aube d’un boom du patrimoine privé, avec un bond attendu de 65% du nombre de millionnaires sur la prochaine décennie. Autrement dit : la richesse africaine ne se raconte plus au futur. Elle se structure, s’organise… et attire désormais les noms les plus conservateurs et les plus exigeants de la finance mondiale.
Un bureau de représentation, mais un message très clair
Sur le papier, un bureau de représentation n’est pas une banque de détail, ni une conquête commerciale grand public. Dans la réalité, c’est souvent le format “zéro bruit, maximum d’intentions” : présence locale, écoute du marché, construction de réseaux, et préparation des flux transfrontaliers. Que Pictet, banque privée suisse basée à Genève, choisisse l’Afrique du Sud comme point d’ancrage, c’est reconnaître une évidence : la demande de solutions patrimoniales sophistiquées monte, et elle monte vite, portée par une classe d’entrepreneurs, d’héritiers, de dirigeants et d’investisseurs qui veulent protéger, diversifier et internationaliser leurs actifs.
Pictet : la puissance tranquille d’un géant non coté
Pictet n’est pas un acteur “nouveau riche” de la finance. C’est une maison installée, structurée, exigeante, bâtie sur la discrétion et la durée. Le groupe est l’un des plus grands établissements suisses, spécialisé dans la gestion de fortune, la gestion d’actifs et l’asset servicing pour des clients privés et institutionnels. Il revendique plus de 900 milliards de dollars d’actifs sous gestion, ce qui en fait la deuxième institution financière suisse derrière UBS, et la plus grande institution financière privée (non cotée) d’Europe.
Son modèle de gouvernance est à l’image de sa culture : sept managing partners, épaulés par 43 “equity partners”, sous la supervision d’un conseil indépendant. Et la famille fondatrice reste dans l’équation : Marc Pictet est devenu senior managing partner en 2024, symbole de continuité dans un secteur où la confiance est un actif aussi décisif que le rendement.
L’Afrique du Sud, épicentre d’un continent qui s’enrichit
La décision de Pictet se comprend encore mieux à la lumière des chiffres cités par Amol Prabhu, CEO de Barclays en Afrique du Sud, s’appuyant sur le Henley & Partners Africa Wealth Report 2025 : l’Afrique compterait désormais environ 122 500 millionnaires. Et surtout, plus d’un tiers de cette richesse se concentrerait en Afrique du Sud. Ce n’est pas seulement une statistique : c’est une géographie de la liquidité, une cartographie du pouvoir d’achat haut de gamme, et une preuve que le continent n’est plus uniquement un marché de consommation, il devient aussi un marché de capital.
Dans le même souffle, Prabhu rappelle un autre indicateur qui change la perception : l’économie d’Afrique subsaharienne serait attendue en croissance de 3,7% en 2025, contre 0,7% pour l’Europe et 1,4% pour les États-Unis. Ce différentiel nourrit mécaniquement un phénomène : quand la croissance se maintient, les entreprises grossissent, les patrimoines se consolident, les successions s’organisent, et la finance privée devient une infrastructure essentielle.
Pourquoi les banques privées suivent de près les entreprises familiales
La richesse africaine a une particularité : elle est très souvent adossée à l’entreprise. Les entreprises familiales comme le souligne Prabhu jouent un rôle central dans la création d’emplois, l’investissement en infrastructures et l’innovation. Mais dès que ces entreprises grandissent, une question surgit : comment transformer un capital “local” en capital “durable” ?
C’est là que les banques privées entrent en scène. Elles ne vendent pas seulement des produits, elles vendent une promesse d’architecture : structurer les transactions transfrontalières, connecter aux marchés internationaux, sécuriser la diversification, organiser la transmission, et traduire la croissance en influence de long terme. Dans un monde où les risques se mondialisent (monnaies, fiscalité, géopolitique, réglementation), la gestion de fortune devient un instrument de stabilité.
La Suisse, destination d’investissement… plus qu’un simple “compte”
Le mouvement est déjà visible chez d’autres acteurs. Investec dit percevoir la Suisse comme une destination d’investissement majeure pour ses clients fortunés, visant une clientèle disposant de 3 millions de dollars ou plus d’actifs investissables. Le message est important : la demande ne se limite pas à “ouvrir un compte”, elle concerne la capacité à accéder à des marchés, à des instruments et à des cadres de protection du patrimoine.
Et la présence, en Suisse, de certaines grandes fortunes sud-africaines comme Johann Rupert ou Ivan Glasenberg rappelle que les passerelles existent depuis longtemps. Ce qui change aujourd’hui, c’est le niveau d’institutionnalisation : les passerelles deviennent des corridors.
Ce que cette implantation raconte vraiment
Pictet n’a pas détaillé publiquement ses intentions précises sur ce bureau, mais le symbole suffit : quand un acteur aussi prudent s’installe, c’est qu’il estime que la tendance est structurelle, pas conjoncturelle. L’Afrique n’est plus seulement une terre de projets : elle devient une terre de patrimoines. Et ces patrimoines exigent désormais des standards de gestion, de reporting, de conformité, de long terme… exactement le langage que la Suisse maîtrise depuis des générations.
En clair, l’arrivée de Pictet en Afrique du Sud est moins une ouverture qu’un thermomètre : elle mesure la montée d’une nouvelle Afrique celle où la richesse privée se densifie, où les flux transfrontaliers s’accélèrent, et où la bataille financière se joue sur une monnaie invisible mais décisive : la confiance.
Patrick Tchounjo



