Marchés & Financements

le Fonds africain de développement bat un record : 11 milliards $ pour les pays pauvres

À Londres, le Fonds africain de développement (FAD) vient de signer l’une de ces séquences rares où la finance du développement retrouve un souffle politique. Dans un environnement international dominé par le resserrement des conditions financières, la concurrence des priorités budgétaires et l’érosion progressive de l’aide publique, la 17ᵉ reconstitution des ressources du Fonds (FAD-17) a abouti à un montant record de 11 milliards de dollars, mobilisé auprès de 43 partenaires.

Le chiffre impressionne d’autant plus qu’il marque une nette progression par rapport au cycle précédent, qui avait rassemblé 8,9 milliards de dollars. La hausse, de l’ordre de près d’un quart, ne doit pas masquer l’ombre portée d’un objectif initial bien plus ambitieux (25 milliards de dollars) affiché avant que le climat géopolitique et certaines incertitudes de contributions ne refroidissent l’équation. Mais dans le monde tel qu’il est, parvenir à 11 milliards constitue déjà un signal : le guichet concessionnel de la Banque africaine de développement (BAD) reste un instrument jugé stratégique au moment où de nombreux pays africains voient leur marge de manœuvre se réduire.

Un fonds “concessionnel”, donc un baromètre de la vulnérabilité africaine

Le FAD est la fenêtre de financement la plus sensible du Groupe : celle qui accorde prêts bonifiés, dons et garanties aux pays africains à faible revenu et fragiles, là où l’endettement coûte cher et où les marchés ne financent pas sans prime de risque élevée. Créé en 1972 et opérationnel depuis le milieu des années 1970, il finance aujourd’hui 37 pays éligibles et a déjà mobilisé environ 45 milliards de dollars depuis sa création.

Dans l’espace francophone, cette mécanique est structurante : plusieurs États du Sahel aux pays enclavés, en passant par certains marchés à capacité budgétaire limitée dépendent de la concession pour financer l’énergie, les routes, l’eau, la santé, l’adaptation climatique et, de plus en plus, des projets d’intégration régionale. En clair : lorsque le FAD se renforce, le pipeline de projets “finançables” s’élargit. Lorsque le FAD se contracte, la fragilité se diffuse rapidement, et la facture se reporte sur des dettes plus coûteuses ou sur des investissements différés.

De l’aide à l’investissement : le changement de récit est assumé

Le tournant du FAD-17 ne réside pas seulement dans le volume. Il tient à la manière dont le Fonds revendique son rôle : moins comme une caisse d’aide, davantage comme un outil d’investissement public international chargé de “débloquer” des projets en absorbant le risque initial. C’est exactement le sens de la formule utilisée à l’issue de la conférence : dans un environnement difficile, les partenaires ont choisi “l’ambition” plutôt que la réduction de voilure, et “l’investissement” plutôt que l’inertie.

Autrement dit, la concession n’est plus seulement une solidarité : elle devient un mécanisme de partage du risque, un amortisseur qui permet ensuite de mobiliser d’autres poches de financement, publiques et privées. Ce repositionnement colle à la réalité actuelle : la contrainte n’est pas seulement le manque de projets, mais le niveau de risque perçu, l’irrégularité des cadres réglementaires, la fragilité de certaines recettes publiques et la volatilité des devises.

L’Afrique “co-investisseur” : un symbole qui pèse

L’autre fait marquant du FAD-17 est politique autant que financier : des États africains ont contribué directement à ce guichet concessionnel. Les chiffres communiqués font état de 182,7 millions de dollars promis par des pays africains, avec 19 pays contributeurs pour la première fois. Ce geste n’efface pas l’asymétrie historique des contributions, mais il réécrit la narration : l’Afrique veut apparaître comme coproductrice de ses instruments, pas seulement comme bénéficiaire.

Pour les bailleurs, ce message compte : il renforce la légitimité du Fonds dans un contexte où l’opinion publique de plusieurs pays donateurs questionne l’aide extérieure. Pour les marchés, il installe une idée utile : l’Afrique assume davantage ses priorités, ce qui peut peser sur la stabilité des trajectoires et la discipline d’exécution.

La nouvelle architecture de partenariats : BADEA et Fonds de l’OPEP en renfort

Le FAD-17 a également mis en avant une dynamique de “coalitions” financières. Parmi les engagements annoncés figurent jusqu’à 800 millions de dollars de la BADEA et 2 milliards de dollars du Fonds de l’OPEP pour le développement international. À travers ces montants, c’est un mouvement de diversification qui se dessine : l’extension du cercle des financeurs concessionnels, au-delà des donateurs traditionnels, pour maintenir la capacité d’intervention dans les pays les plus fragiles.

Ce point est particulièrement important pour l’Afrique francophone, où la bancabilité de nombreux projets dépend d’un montage mixte : une part de concession pour rendre le projet viable, puis du financement classique (banques, marchés, investisseurs) pour passer à l’échelle. Plus le FAD parvient à structurer ces alliances, plus il accroît sa capacité de déploiement.

Un succès dans un contexte de contraintes et d’incertitudes

La réunion de Londres, organisée sur deux jours (15-16 décembre 2025) avec l’appui des gouvernements britannique et ghanéen, intervient dans une période de recomposition de l’aide et de durcissement de l’accès au capital.
Le dossier américain, notamment, illustre ces incertitudes : la communication de fin de conférence ne précisait pas de contribution confirmée, sur fond de signaux de recul budgétaire. Dans une institution reconstituée tous les trois ans, ce type de zone grise a un impact direct : il oblige à diversifier, à sécuriser des financeurs additionnels et à moderniser le modèle financier.

C’est là qu’apparaît un chantier majeur : la BAD évoque l’exploration de mécanismes permettant de mobiliser davantage de ressources, y compris via des approches liées aux marchés de capitaux et à des partenaires philanthropiques. Le message est clair : la concession doit être protégée, mais elle doit aussi être “augmentée” pour répondre à l’ampleur des besoins.

Ce que cela change pour les pays et pour les banques africaines

Pour les États bénéficiaires, une reconstitution élevée n’est pas seulement une bouffée d’oxygène. C’est un impératif de performance. Plus les ressources augmentent, plus la capacité d’absorption devient le vrai goulot d’étranglement : qualité de préparation des projets, passation des marchés, transparence, maintenance, suivi d’impact. En finance du développement, l’argent disponible ne produit des résultats que s’il rencontre des projets prêts, des administrations capables d’exécuter, et des mécanismes de contrôle crédibles.

Pour les banques africaines – notamment en Afrique francophone – l’intérêt est double. D’un côté, le FAD irrigue des projets d’infrastructures et d’énergie qui créent du chiffre d’affaires indirect (flux de paiements, comptes de projets, garanties, services aux entreprises attributaires). De l’autre, l’approche “investissement + partage du risque” ouvre plus d’espace au cofinancement, aux garanties partielles, au financement de chaînes d’approvisionnement et, progressivement, à des structures où le secteur privé peut intervenir sans porter seul le risque souverain ou opérationnel.

Le FAD-17 pose ainsi une question de fond : l’Afrique pourra-t-elle convertir ce record en accélération tangible, au moment même où la contrainte externe s’intensifie ? Les 11 milliards de dollars offrent une base solide. La bataille commence maintenant : celle de l’exécution, de l’effet levier et de la transformation réelle des économies.

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page