Marché des titres publics : Niger, Guinée-Bissau : 69,13 milliards FCFA levés.

Sur le papier, la dernière semaine de l’année ressemble à un signal de confiance : le Niger et la Guinée-Bissau ont levé au total 69,13 milliards FCFA, soit pratiquement l’intégralité des montants recherchés, avec une exécution propre et sans incident. Dans les faits, l’épisode dit quelque chose de plus clivant sur le marché UMOA : la dette souveraine se place, oui… mais elle se place au rendement, et les écarts de coût deviennent un marqueur de hiérarchie entre signatures.
Le premier enseignement est arithmétique mais politique : le Niger a raflé 64,07592 milliards FCFA sur son émission d’obligations du 29 décembre 2025, avec un taux de couverture de 100% (les soumissions égalent le montant retenu). La Guinée-Bissau a, elle, levé 5,052 milliards FCFA sur un BAT de 350 jours, avec une légère sursouscription (taux de couverture de 101,04%) et un taux d’absorption de 100%. Additionnés, ces deux montants donnent 69,12792 milliards FCFA, soit “près de 70 milliards” en fin d’année, et une photographie nette : le marché a répondu présent, mais pas gratuitement.
Niger : un “100% absorbé” qui ne signifie pas argent bon marché
La sortie du Niger est spectaculaire moins par le volume que par la mécanique. L’État a construit une émission obligataire à tranches multiples, alignée sur une palette de maturités allant de 1,68 an à 4,84 ans. La demande a été suffisante pour tout prendre, tranche par tranche, sans rejet. Mais la lecture confortable s’arrête là : la grille des rendements raconte un autre récit, celui d’une signature qui doit rémunérer le risque pour attirer la liquidité.
Sur cette adjudication, les rendements moyens pondérés se sont établis autour de niveaux très élevés sur plusieurs maturités, jusqu’à 11,70% sur une OAT 3 ans, tandis que la tranche la plus longue (5 ans) ressort à 9,81%. Ce n’est pas un détail technique : c’est un message. En fin d’année, le marché ne “refuse” pas le Niger, mais il facture le Niger. Autrement dit, on peut afficher un taux d’absorption parfait tout en révélant un coût de financement tendu.
Autre indicateur intéressant, rarement mis en avant : l’adjudication a mobilisé une base large, avec jusqu’à 21 participants directs sur certaines tranches (et des volumes de soumissions élevés par compartiment). Cela plaide pour un marché actif, mais aussi pour une réalité plus crue : quand les rendements montent, la profondeur revient. La confiance, ici, ressemble autant à une conviction qu’à une chasse au rendement.
Guinée-Bissau : petite levée, grande leçon sur la prime de risque
Face à ce mastodonte, la Guinée-Bissau a joué une partition beaucoup plus modeste : un BAT de 350 jours, 5,052 milliards FCFA retenus, avec 3 soumissions et 2 participants directs. L’absorption est totale, la sursouscription légère, mais la variable clé est le prix : taux marginal de 7,50% et rendement moyen pondéré de 8,08%.
Ce niveau est instructif parce qu’il rappelle une règle simple du marché UMOA : même sur des maturités courtes, la prime de risque varie fortement selon l’émetteur, la structure de l’offre et le moment de marché. La Guinée-Bissau “passe”, mais à un rendement qui reste significatif pour du court terme. En creux, la comparaison avec le Niger est encore plus clivante : quand une adjudication 100% absorbée s’affiche à deux chiffres sur plusieurs tranches, le sujet n’est plus seulement “l’accès au marché”, c’est le coût macro-budgétaire de cet accès.
Fin d’année : l’appétit des investisseurs… ou la dépendance au rendement ?
Pris ensemble, ces deux opérations dessinent une tension que les banques et investisseurs connaissent bien : la dette souveraine UMOA demeure plaçable, mais l’arbitrage se fait de plus en plus sur la rémunération. Le marché ne ferme pas la porte, il ajuste le prix.
Cela renvoie à un point sensible pour l’écosystème bancaire : quand les rendements souverains deviennent très attractifs, la tentation augmente de privilégier les titres publics au détriment du crédit à l’économie. Ce n’est pas une accusation, c’est une mécanique. Et c’est précisément ce qui rend la fin d’année “réussie”… mais pas forcément rassurante : une adjudication parfaite peut signaler autant la confiance que la prime exigée pour continuer à financer.
Première semaine de 2026 : le vrai test, 410 milliards FCFA sur la table
Le contraste est brutal : après “seulement” 69,13 milliards FCFA en fin d’année, le marché régional s’est retrouvé dès la première semaine de janvier face à une séquence autrement plus lourde. La Côte d’Ivoire a annoncé une émission de 310 milliards FCFA (adjudication du 06 janvier 2026, date de valeur 07 janvier). Le Mali a programmé une émission de 40 milliards FCFA (date de valeur 08 janvier 2026). Et le Bénin a mis en adjudication 60 milliards FCFA sur une émission simultanée (BAT 91 jours et OAT 3, 5 et 7 ans), avec date de valeur au 09 janvier 2026.
Au total, cela représente 410 milliards FCFA en quelques jours. Et c’est là que la lecture devient franchement clivante : si l’on se félicite d’une fin d’année “sous contrôle”, la vraie question est celle-ci : le marché est-il simplement liquide… ou devient-il structurellement “rendement-dépendant” pour absorber des volumes de plus en plus lourds, semaine après semaine ?
Patrick Tchounjo



