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Paradis fiscaux : l’Afrique paie-t-elle la facture invisible ?

On parle souvent de dette, d’aide, d’inflation, de coûts de la vie. Beaucoup moins d’une autre réalité, plus silencieuse, mais tout aussi structurante pour l’économie africaine : l’argent qui sort… sans faire de bruit. La question paraît presque théorique, pourtant elle touche directement les budgets publics, la capacité de l’État à investir, la confiance des investisseurs et, au bout de la chaîne, le crédit bancaire et la croissance. Oui, les paradis fiscaux constituent une menace pour l’économie africaine, pas parce qu’ils seraient “un lieu”, mais parce qu’ils font partie d’un système qui permet d’éloigner profits, revenus et patrimoines de là où la valeur est créée.

Et quand la valeur s’évapore, ce ne sont pas des chiffres abstraits qui disparaissent. Ce sont des routes qui ne se construisent pas, des hôpitaux qui manquent de moyens, des PME qui attendent un financement, et des banques qui portent davantage de risque souverain qu’elles ne le voudraient.

Paradis fiscaux : de quoi parle-t-on vraiment ?

Dans l’imaginaire collectif, un paradis fiscal ressemble à une île lointaine avec un taux d’impôt proche de zéro. Dans la réalité, l’enjeu dépasse la géographie. Le cœur du problème, c’est la combinaison “fiscalité avantageuse + opacité + ingénierie juridique”, qui facilite des montages permettant de déplacer artificiellement des bénéfices ou de dissimuler des avoirs. Les grandes organisations de justice fiscale décrivent ce phénomène comme une économie mondiale où le secret financier et les “tax havens” sont devenus des éléments structurants, alimentant inégalités, corruption et affaiblissement démocratique.

Important : tout ce qui est “offshore” n’est pas automatiquement illégal. Le problème, c’est quand l’offshore devient un accélérateur d’abus : érosion de la base imposable, évasion fiscale, sous-facturation commerciale, ou dissimulation d’actifs.

Le chiffre qui dérange : 88,6 milliards USD sortent chaque année d’Afrique en flux illicites

Selon le rapport 2020 de la CNUCED (UNCTAD), environ 88,6 milliards USD quittent l’Afrique chaque année sous forme de flux financiers illicites, soit 3,7% du PIB africain.
Le même document rappelle que, sur la période 2000–2015, le total de la fuite illicite de capitaux depuis l’Afrique atteint 836 milliards USD, au point que l’Afrique peut être décrite comme un “net creditor to the world” quand on compare ces sorties à la dette extérieure.

Et pour relier directement le sujet aux paradis fiscaux : la CNUCED estime qu’en 2014, l’Afrique a perdu 9,6 milliards USD au profit des paradis fiscaux, soit 2,5% de ses recettes fiscales totales.

Même si ces chiffres ne résument pas toute la complexité, ils fixent une réalité : les paradis fiscaux ne sont pas un débat moral, ce sont un enjeu de trésorerie continentale.

“Seulement” 50 milliards ? Même l’estimation conservatrice est énorme

Avant l’estimation de la CNUCED, le Panel de haut niveau sur les flux financiers illicites d’Afrique (panel “Mbeki”), relayé par la Commission économique pour l’Afrique (UNECA), avançait une estimation conservatrice d’environ 50 milliards USD par an.
Les institutions le reconnaissent : la mesure est difficile, les données sont incomplètes, et les estimations peuvent sous-évaluer l’ampleur réelle.

Traduction simple : même quand on “prend petit”, la fuite reste gigantesque.

Afrique francophone : à quoi ressemble la perte quand on la ramène à un pays ?

On peut trouver le sujet trop “macro” jusqu’au moment où on le ramène à des économies concrètes. Le rapport State of Tax Justice 2023 du Tax Justice Network estime les pertes fiscales annuelles liées aux abus fiscaux transfrontaliers (abus de l’impôt sur les sociétés et avoirs offshore des particuliers) pour plusieurs pays d’Afrique francophone.

Pour la Côte d’Ivoire, l’estimation est d’environ 121,3 millions USD par an, dont 102,2 millions USD liés à l’abus de fiscalité des entreprises et 19,1 millions USD liés à des avoirs offshore.
Pour le Sénégal, l’estimation est d’environ 82,3 millions USD par an, dont 57,6 millions USD (entreprises) et 24,7 millions USD (avoirs offshore).
Pour le Cameroun, l’estimation est d’environ 65,8 millions USD par an, dont 41,9 millions USD (entreprises) et 23,8 millions USD (avoirs offshore).

Ces montants ne racontent pas tout, mais ils ont un mérite : ils localisent le problème et montrent que la fuite n’est pas “ailleurs”. Elle a un coût mesurable, pays par pays.

Pourquoi c’est une menace… même pour les banques

Dans l’univers bancaire, la question n’est pas seulement “combien l’État perd”. La question, c’est ce que ces pertes déclenchent en cascade.

Quand l’État perd des recettes, il a tendance à compenser par plus d’emprunt, plus de taxes indirectes, ou plus d’arriérés. Ce trio pèse sur la liquidité, la confiance, et le coût de financement de l’économie. Les banques se retrouvent souvent face à un dilemme : financer davantage le souverain, ou prendre plus de risque sur le privé, dans un contexte où la qualité de crédit des entreprises dépend aussi de la commande publique, de l’énergie, et des infrastructures.

Il y a aussi l’autre face, plus sensible : la conformité. Les paradis fiscaux sont au centre des préoccupations de lutte contre le blanchiment, de transparence sur les bénéficiaires effectifs, et de réputation. Pour les banques d’Afrique francophone, l’enjeu est double : respecter les standards, tout en évitant que l’économie soit “dé-risquée” par l’étranger, avec des relations de correspondance bancaire plus difficiles et plus coûteuses à maintenir.

Comment l’hémorragie se fabrique : profits déplacés, commerce sous-déclaré, valeur qui s’évapore

Les paradis fiscaux ne “prennent” pas l’argent physiquement. Ils créent un environnement où l’argent peut être logé et où les profits peuvent être déclarés ailleurs que là où l’activité se déroule.

La CNUCED explique que les flux illicites incluent notamment des pratiques fiscales et commerciales comme la mauvaise facturation du commerce (mis-invoicing), conçues pour déplacer des profits vers des juridictions à faible fiscalité.
Elle souligne aussi le poids particulier des filières extractives : les flux illicites liés aux exportations de matières premières (or, diamants, platine) ont été estimés à 40 milliards USD pour l’année 2015.

C’est là que le sujet touche l’Afrique francophone au cœur, car beaucoup de pays de l’UEMOA et de la CEMAC sont encore fortement exposés à des chaînes de valeur où la facturation, les prix de transfert et les contrats de services intra-groupes peuvent déplacer une partie du résultat taxable.

Le piège mental : croire que les paradis fiscaux sont “petits”

Autre idée reçue : “ce sont de petites juridictions, donc un petit problème”. Or, les analyses de justice fiscale décrivent un écosystème où de grandes puissances et des réseaux de dépendances jouent un rôle majeur dans les pertes mondiales. Le State of Tax Justice 2023 évoque par exemple la part très importante des pertes mondiales associées au Royaume-Uni et à son réseau de dépendances (“second empire”), ainsi qu’à d’autres juridictions majeures.

Moralité : la question n’est pas “une île contre l’Afrique”. C’est un système mondial de règles et d’opacité.

La riposte se joue maintenant : l’Afrique veut peser sur les règles mondiales

C’est ici que l’histoire devient stratégique. L’Afrique ne veut plus seulement “subir” les règles fiscales internationales : elle veut participer à leur écriture.

En novembre 2023, l’Assemblée générale des Nations Unies a voté en faveur d’un processus menant à une Convention sur la coopération fiscale internationale, portée par le groupe africain, avec 125 voix pour.
Dans le même temps, l’OCDE continue d’animer les discussions du cadre inclusif BEPS (érosion de la base imposable et transfert de bénéfices), avec des débats sur la mise en œuvre et les besoins des pays en développement, lors d’une réunion du cadre inclusif organisée en Afrique du Sud en avril 2025.

Ce double mouvement est essentiel : il indique que la bataille contre les paradis fiscaux se gagne autant à Douala, Abidjan, Dakar ou Libreville… qu’à New York, Paris, Londres ou Bruxelles.

Alors, menace ou opportunité de réforme ?

Les paradis fiscaux sont une menace pour l’économie africaine parce qu’ils réduisent la capacité des États à financer le développement, fragilisent la souveraineté budgétaire, et déforment la concurrence entre entreprises, au détriment de celles qui paient leurs impôts localement. Mais ils sont aussi un révélateur : l’Afrique ne manque pas seulement de financement, elle perd aussi du financement.

La vraie question devient donc : combien de croissance, de crédit, d’infrastructures et d’emplois l’Afrique francophone pourrait-elle libérer si la fuite était réduite, même partiellement ?

Patrick Tchounjo

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