Fatoumata Bâ, l’investisseuse qui mise sur les femmes pour gagner la décennie africaine

Une trajectoire qui relie croissance, impact et exécution
Dans l’écosystème tech africain, beaucoup de profils savent raconter l’innovation. Fatoumata Bâ, elle, sait surtout la financer et la faire grandir. Son nom s’est imposé au croisement de trois mondes qui, en Afrique, ne se parlent pas assez. Le terrain opérationnel, où l’on apprend la logistique, la croissance et la dureté du “dernier kilomètre”. Le capital-risque, où l’on arbitre vite entre promesse et traction. Et l’impact, où l’on refuse de choisir entre performance économique et utilité sociale.
Aujourd’hui, elle est identifiée comme entrepreneure tech et investisseuse, fondatrice et présidente exécutive de Janngo Capital, et présidente du conseil d’administration d’Auchan en Afrique.
Une formation internationale tournée vers le leadership et la stratégie
Fatoumata Bâ est diplômée de TBS Education (Toulouse Business School) où elle a obtenu un Master en management spécialisé en stratégie, marketing et finance. Elle a ensuite renforcé son profil de dirigeante avec un programme exécutif en leadership mondial et politiques publiques à la Harvard Kennedy School, l’une des institutions les plus prestigieuses au monde en matière de gouvernance et de politiques publiques. Cette double formation, à la fois business et stratégique, a contribué à façonner une dirigeante capable de naviguer entre entrepreneuriat, finance et transformation économique.
Bâtir des champions numériques africains depuis Paris et Abidjan
Depuis avril 2018, Fatoumata Bâ est Fondatrice et Présidente exécutive de Janngo, basée entre Paris et Abidjan. À travers cette plateforme sociale, elle conçoit, lance, développe et finance des champions du numérique panafricains, portés par des modèles économiques éprouvés et un impact social inclusif. Janngo se positionne comme un moteur d’écosystèmes digitaux dans des secteurs à forte croissance, en combinant accompagnement stratégique et plateformes technologiques, afin d’aider les PME à changer d’échelle et à contribuer directement à l’autonomisation économique des jeunes et des femmes, notamment via la création d’emplois et le renforcement des compétences.
Janngo Capital, le bras armé du financement à double impact
En parallèle, depuis avril 2018, elle occupe le poste de Managing Partner de Janngo Capital, le véhicule de capital-risque de Janngo. Doté de 63 millions d’euros, Janngo Capital opère aujourd’hui à travers deux fonds complémentaires. Le premier est un fonds de 60 millions d’euros, ancré par la Banque européenne d’investissement, et soutenu par un mix d’investisseurs africains et internationaux, mêlant fortunes privées, institutions de financement du développement, institutions financières et investisseurs corporatifs. Ce fonds investit entre 50 000 et 5 millions d’euros dans des startups technologiques africaines, avec une approche assumée à double performance, financière et sociale. Le second est un fonds pilote de 3 millions d’euros, soutenu notamment par la famille Mulliez, Clipperton Finance, un acteur français majeur du commerce international et un ancien de Goldman Sachs. Ce fonds déploie des capitaux d’amorçage en Afrique et revendique un portefeuille couvrant 21 pays.
Gouverner la distribution moderne en Afrique, au cœur de l’économie réelle
Depuis janvier 2021, Fatoumata Bâ est également Présidente du Conseil d’administration Afrique d’Auchan Retail International. Le groupe, distributeur historique mondial, met en avant une ambition centrée sur l’accès à une alimentation de qualité et à des produits du quotidien abordables, dans une logique d’impact sur la santé et la durabilité. Au Sénégal, Auchan s’est imposé comme le plus grand distributeur moderne avec 36 points de vente et une plateforme e-commerce, employant plus de 1700 personnes. En Côte d’Ivoire, l’enseigne a démarré ses opérations en juin 2022 avec l’ambition de devenir l’acteur de référence du secteur.
Rocket Internet et Jumia, l’école de l’exécution et de l’expansion panafricaine
Avant Janngo, son parcours s’est construit dans l’un des environnements les plus exigeants de la tech mondiale. À partir de juin 2013, elle évolue dans l’écosystème Rocket Internet, présenté comme l’un des plus grands bâtisseurs internationaux d’entreprises digitales, connu pour avoir lancé plus de 100 entreprises dans 43 pays et réalisé plus de 40 sorties réussies, avec des références comme Citydeal, Alando, Zalando ou Dafiti, et des investissements précoces dans Facebook, LinkedIn et Zynga. Dans cette dynamique, elle devient Fondatrice et CEO de Jumia Côte d’Ivoire entre juillet 2013 à février 2015, puis Directrice générale de Jumia Nigeria de février 2015 à avril 2016 à Lagos. De juin 2016 à décembre 2017, elle rejoint le Comité exécutif du groupe Jumia, entre l’Afrique, Paris et Dubaï, participant à la structuration et à l’expansion du géant africain du e-commerce, conçu comme une plateforme “one-stop shop” offrant un large catalogue de produits livrés à domicile.
Janngo Capital : la preuve par les chiffres, 78 millions de dollars fin 2024
Le capital-risque n’aime pas les slogans. Il préfère les closings. Fin octobre 2024, Janngo Capital annonce le closing final de son deuxième fonds à 78 millions de dollars, soit au-delà de l’objectif initial. Ce fonds est présenté comme le plus grand fonds tech africain dédié à l’égalité des genres, une manière de dire que la thèse “performance et inclusion” peut désormais se défendre à grande échelle.
Ce point est central dans le portrait. Parce qu’un fonds à 78 millions de dollars, dans le contexte africain, n’est pas seulement un véhicule financier. C’est un signal. Un signal envoyé aux entrepreneurs, qui comprennent qu’il existe une poche de capital capable d’accompagner l’amorçage et la croissance. Un signal envoyé aux investisseurs, qui valident une équipe, une méthode, un pipeline. Un signal envoyé au marché, qui voit la question du genre et de l’inclusion sortir du discours pour entrer dans l’architecture d’investissement.
Une stratégie d’investissement à double performance
La singularité de Fatoumata Bâ tient à sa grammaire. Elle parle “double bottom line” sans en faire un vernis. La logique est de soutenir des startups technologiques qui élargissent l’accès à des services essentiels, qui aident les PME à accéder au marché et au capital, ou qui créent des emplois durables à grande échelle, avec un focus assumé sur les femmes et les jeunes.
C’est là que son positionnement devient puissant. Parce qu’en Afrique, le capital-risque a longtemps été accusé de financer des modèles urbains, élitistes, parfois déconnectés des besoins massifs. Janngo Capital revendique l’inverse. Financer l’innovation utile, mesurable, qui touche la santé, l’éducation, les services financiers, le commerce, les chaînes d’approvisionnement.
Reconnaissance internationale : une visibilité qui sert une thèse africaine
Fatoumata Bâ fait partie des profils africains qui ont réussi à porter une vision sur des scènes globales, sans diluer l’ancrage africain. Elle est mise en avant comme contributrice et figure publique au World Economic Forum, avec son rôle à Janngo Capital et sa vision “tech for good”. Elle est également citée comme Young Global Leader par des acteurs de l’écosystème investissement.
Ce type de reconnaissance agit comme un amplificateur. Elle ouvre des réseaux, crédibilise les deals, fluidifie la levée de fonds, et attire des partenaires. Mais surtout, elle installe une idée. L’Afrique n’a pas seulement besoin de startups. Elle a besoin de financeurs capables de bâtir des champions avec une logique continentale.
Une investisseuse à impact reconnue sur la scène mondiale
Fatoumata Bâ défend une vision exigeante de l’investissement, où la performance financière n’est pas opposée à l’impact social, mais pensée comme son prolongement. À travers son action, elle promeut un modèle capable d’accélérer la croissance des PME africaines, en finançant des solutions numériques qui créent des emplois, élargissent l’accès aux services et renforcent l’autonomisation économique, notamment des femmes et des jeunes. Cette approche, qui associe rentabilité et utilité mesurable, lui vaut une reconnaissance internationale : elle a été désignée Young Global Leader par le World Economic Forum et figure régulièrement dans des classements mettant en avant les leaders qui comptent sur le continent africain.
Ce que raconte vraiment ce parcours
Le portrait de Fatoumata Bâ ne se résume pas à une success story. Il raconte une bascule de fond dans l’Afrique francophone et au-delà. La bascule d’une économie qui consomme la technologie vers une économie qui commence à la produire, à la financer, à l’industrialiser. Il raconte aussi une certitude stratégique. Dans la prochaine décennie, la rareté ne sera pas l’idée. La rareté sera la capacité à exécuter, à financer, à gouverner, à mesurer l’impact, et à passer à l’échelle.
Patrick Tchounjo



