Bourses

Afrique centrale : la BVMAC cherche encore son vrai souffle

En Afrique centrale, la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC) envoie un signal contrasté. D’un côté, le marché obligataire confirme sa suprématie, avec 96 % des 17,5 milliards de FCFA de transactions enregistrées en 2024 et un encours de dettes cotées porté à près de 1 491 milliards de FCFA. De l’autre, le compartiment actions reste hésitant. En 2025, l’indice All Share a reculé de 6,58 % au deuxième trimestre et s’est installé sous la barre des 940 points à mi-année, malgré la résistance de quelques valeurs comme SOCAPALM et SEMC.

Dans le paysage financier de la CEMAC, la BVMAC continue donc d’avancer à deux vitesses. Le marché existe, se structure, accueille de nouvelles lignes et attire davantage d’intermédiaires. Mais il reste dominé par une logique obligataire, tandis que la poche actions peine encore à imposer une profondeur de marché suffisante. Cette réalité n’a rien d’anecdotique : elle dit beaucoup de la façon dont les États, les entreprises et les investisseurs de la sous-région financent aujourd’hui leur croissance.

Une BVMAC portée avant tout par le marché obligataire

Les chiffres de 2024 sont sans ambiguïté. La valeur totale des transactions à la BVMAC a atteint environ 17,5 milliards de FCFA, son meilleur niveau en trois ans selon les données relayées à partir du rapport annuel de marché. Mais cette performance repose presque entièrement sur les titres de créance : 96 % des titres échangés l’an dernier relevaient du compartiment obligataire. L’encours des dettes cotées a, lui, progressé à 1 490,8 milliards de FCFA, en hausse de 14,6 % par rapport à 2023.

Cette domination traduit une préférence nette du marché régional pour les instruments de dette. Les États de la CEMAC, les institutions régionales et certaines entreprises y trouvent un levier plus naturel pour lever des ressources, dans un environnement où la culture boursière reste encore en construction et où la liquidité actions demeure faible. La BVMAC elle-même rappelle que ses produits couvrent à la fois les titres de capital et les titres de créance, mais dans les faits, ce sont les obligations qui captent l’essentiel des volumes et de l’attention.

Le compartiment actions reste en demi-teinte

C’est l’autre face du tableau. En 2025, le marché actions n’a pas vraiment réussi à créer un véritable momentum. Au deuxième trimestre, l’indice BVMAC All Share a reculé de 6,58 %, glissant sous les 940 points à mi-année, signe d’un marché encore fragile, peu liquide et très dépendant d’un nombre limité de valeurs.

Ce recul n’efface pas pour autant quelques poches de résistance. SOCAPALM continue d’apparaître comme l’une des valeurs les plus solides et visibles de la cote, portée par de bonnes performances opérationnelles et une trajectoire boursière remarquée. SEMC est également citée parmi les titres ayant affiché une bonne tenue, là où d’autres valeurs restent beaucoup plus atones. À l’inverse, Bange Bank a vu ses transactions nettement se contracter en 2024, illustrant les difficultés de rotation sur certaines lignes pourtant emblématiques.

Autrement dit, la BVMAC n’est pas un marché uniforme. Elle fonctionne aujourd’hui par îlots de dynamisme : quelques titres attirent l’attention, quelques séances génèrent de l’activité, mais l’ensemble manque encore de profondeur pour faire du compartiment actions un moteur comparable au marché de la dette. Le ratio de liquidité du marché actions a d’ailleurs reflué à 1,05 % en 2024, selon le rapport annuel de la BVMAC, un niveau qui traduit bien la prudence des investisseurs et la prégnance des stratégies de conservation des titres.

Un marché qui se structure, mais encore loin de son plein potentiel

Ce serait pourtant une erreur de ne voir dans la BVMAC qu’un marché ralenti. Car derrière cette activité mitigée, une infrastructure régionale prend forme. La Bourse régionale de l’Afrique centrale rappelle qu’elle sert les six pays de la CEMAC et qu’elle est encadrée par la COSUMAF, avec un dispositif de marché qui s’étoffe progressivement. Au 11 mars 2026, la BVMAC affichait encore un encours des dettes obligataires supérieur à 1 422 milliards de FCFA, preuve que la place conserve un poids réel dans le financement régional.

Cette montée en puissance passe aussi par les intermédiaires. La liste officielle de la BVMAC recense plusieurs sociétés de bourse agréées, dont UPLINE Securities Central Africa (USCA), Africa Bright Securities (ABS), CBC Bourse, AFG Capital Central Africa (ACCA), Attijari Securities Central Africa (ASCA) et BGFI Bourse. Cette architecture d’intermédiation est essentielle : sans maisons de bourse actives, capables d’animer la distribution, le placement, la négociation et la tenue de comptes, le marché ne peut pas gagner en densité.

Le sujet n’est donc pas seulement boursier. Il est aussi bancaire et financier. Car dans la CEMAC, les banques demeurent les grands pivots de la collecte, de la transformation de l’épargne et de la distribution du crédit. Tant que la culture d’investissement en actions restera étroite, la dette cotée continuera naturellement de prospérer davantage que les titres de capital. La BVMAC est ainsi le reflet fidèle d’une région où le financement intermédié domine encore largement le financement de marché.

SOCAPALM, SEMC : ces valeurs qui empêchent le marché actions de s’éteindre

Dans cet univers encore prudent, certaines valeurs jouent un rôle presque psychologique. SOCAPALM, notamment, est devenue l’un des repères de la cote régionale. Sa résilience montre qu’à défaut d’un large marché actions, la BVMAC peut encore produire des histoires boursières crédibles, lisibles et attractives pour les investisseurs qui cherchent des dossiers ancrés dans l’économie réelle.

SEMC participe aussi à cette résistance symbolique. Quand un marché est peu liquide, la stabilité ou la bonne tenue de quelques titres prend une importance disproportionnée. Elle entretient la visibilité de la cote, rassure les investisseurs et évite que la place ne soit réduite à sa seule dimension obligataire. Mais cela ne suffit pas encore à changer la nature du marché. Pour cela, il faudrait davantage d’introductions, plus de flottant, davantage d’analystes, plus d’animation et une culture plus large de l’investissement en actions dans l’espace CEMAC. Cette dernière phrase est une inférence fondée sur la faiblesse persistante de la liquidité actions et la domination du marché obligataire.

Une bourse régionale entre promesse institutionnelle et réalité de marché

La vraie lecture de la BVMAC, aujourd’hui, est peut-être celle-ci : la bourse d’Afrique centrale n’est pas en panne, mais elle n’a pas encore trouvé son équilibre. Elle montre une capacité croissante à accueillir et absorber des émissions obligataires, ce qui en fait déjà un outil utile pour les États, les institutions et certains grands émetteurs. En revanche, son compartiment actions reste trop étroit pour jouer pleinement son rôle de révélateur de valeur, de levier de gouvernance et de financement durable des entreprises.

C’est précisément ce contraste qui rend son actualité passionnante. Car la BVMAC raconte quelque chose de plus vaste que ses chiffres : elle raconte la maturation encore incomplète du capitalisme financier en Afrique centrale. Un marché où la dette avance vite, parce qu’elle répond à des besoins immédiats et familiers. Et un marché actions qui progresse plus lentement, parce qu’il exige davantage de transparence, de liquidité, de confiance et de projection de long terme.

Le vrai enjeu : transformer la place en marché de confiance

Pour les banques, les sociétés de bourse, les régulateurs et les émetteurs, l’enjeu n’est plus seulement d’exister. Il est désormais de faire confiance au marché, puis de faire venir la confiance vers le marché. Plus d’émetteurs privés, davantage d’animation sur les lignes cotées, une meilleure diffusion de l’information financière et une montée en gamme des intermédiaires pourraient progressivement élargir la base du marché. Cette perspective reste une analyse, mais elle s’appuie sur la structure actuelle du marché régional et sur la place occupée par les sociétés de bourse agréées dans la chaîne de valeur financière.

En attendant, la photographie est nette : la BVMAC avance, mais son cœur bat encore au rythme des obligations. Et tant que le marché actions ne franchira pas un cap de profondeur et de liquidité, l’Afrique centrale continuera de disposer d’une place financière utile, mais encore partiellement inachevée.

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page