Inclusion Financière

Orange Money, M-PESA, MTN MoMo, Airtel Money : les nouveaux maîtres du cash africain

Ce ne sont plus seulement des opérateurs télécoms. En Afrique, M-PESA, Orange Money, MTN MoMo et Airtel Money sont devenus des infrastructures financières de masse. Paiements, transferts, encaissements marchands, microcrédit, cash-in/cash-out : les “telcos” ont conquis le cœur de la finance du quotidien, là où beaucoup de banques sont restées trop lentes, trop urbaines ou trop coûteuses. Et les chiffres confirment que le basculement n’est plus une intuition, mais une réalité industrielle.

La vraie révolution africaine ne s’est pas jouée dans les agences, mais dans le téléphone

Pendant longtemps, la finance africaine s’est pensée autour des banques, des agences, des formulaires et des horaires d’ouverture. Les télécoms, eux, ont compris autre chose : sur un continent où le mobile est plus répandu que le compte bancaire classique, celui qui contrôle le téléphone peut finir par contrôler le paiement. C’est exactement ce qui s’est produit. En 2024, le mobile money a franchi 2,1 milliards de comptes enregistrés dans le monde et 514 millions de comptes actifs mensuels, avec l’Afrique comme moteur principal de cette expansion. À elle seule, l’Afrique a concentré 286 millions de comptes actifs sur 30 jours et 1 100 milliards de dollars de valeur de transactions, soit 66 % de la valeur mondiale.

Ce basculement est encore plus spectaculaire en Afrique subsaharienne. La région représente 1,1 milliard de comptes enregistrés, soit 51 % du total mondial, et plusieurs pays d’Afrique francophone figurent parmi ceux où le mobile money pèse désormais plus de 5 % du PIB. La GSMA cite notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, la Guinée ou encore le Bénin ; elle montre aussi qu’au Gabon, au Cameroun et au Congo, la contribution du mobile money au PIB se situe entre 5 % et 8 %. Nous ne sommes donc plus dans le simple service de transfert d’argent : nous sommes face à une couche structurante de l’économie.

Les télécoms ont gagné là où les banques ont souvent hésité

Leur victoire tient d’abord à une évidence stratégique : les télécoms ont construit la finance comme un usage, pas comme un rituel. Là où la banque demandait de se déplacer, de remplir des documents, de maintenir un solde ou de comprendre une tarification parfois opaque, le mobile money a proposé une promesse d’une redoutable simplicité : envoyer, recevoir, retirer, payer. Immédiatement. Depuis un téléphone. Au coin de la rue.

Les opérateurs avaient déjà ce que beaucoup d’acteurs financiers n’avaient pas à grande échelle : un réseau de distribution, une relation client quotidienne, des données de comportement, une présence jusque dans les zones peu bancarisées, et surtout une capacité à industrialiser des transactions de faible montant mais de très forte fréquence. Cette maîtrise de la capillarité a fait toute la différence. Orange revendique ainsi plus de 40 millions de clients actifs Orange Money dans 17 pays d’Afrique et du Moyen-Orient, avec plus de 160 milliards d’euros de transactions en 2024. Airtel Africa, de son côté, affichait 49,8 millions de clients Airtel Money au premier semestre de son exercice 2026 et 136 milliards de dollars de valeur traitée sur la période.

M-PESA : le modèle matriciel qui a prouvé que le mobile peut devenir une banque populaire

Aucun récit sur la capture de la finance africaine par les télécoms ne peut contourner M-PESA. Le service de Safaricom a été le prototype devenu empire. En 2024, Safaricom a généré 139,9 milliards de shillings kényans de revenus M-PESA, en hausse de 19,4 % sur un an, avec 32,41 millions de clients M-PESA actifs. Sur la même période, le réseau a traité 28,33 milliards de transactions pour une valeur de 40,24 billions de shillings kényans.

Ce que M-PESA a démontré est fondamental : en Afrique, le compte principal d’un individu n’est pas nécessairement bancaire ; il peut être téléphonique. Dès lors que le mobile devient portefeuille, point d’entrée marchand, outil de transfert et passerelle vers d’autres services, l’opérateur ne vend plus seulement de la connectivité. Il devient l’interface monétaire du quotidien. C’est cette bascule conceptuelle qui a ensuite inspiré, accéléré ou légitimé les stratégies de MTN, Orange et Airtel sur d’autres marchés africains.

MTN, Orange, Airtel : la guerre du wallet est devenue une guerre de plateforme

Le plus frappant aujourd’hui n’est pas seulement la taille de ces services, mais leur montée en gamme. MTN ne parle plus d’un simple produit MoMo, mais d’une activité fintech structurante. Dans ses résultats 2024, le groupe indique que ses utilisateurs actifs mensuels MoMo ont atteint 63,1 millions, que ses volumes de transactions fintech ont progressé de 15,3 % à 20,3 milliards et que la valeur des transactions a bondi de 35,1 % à 321,3 milliards de dollars. Le groupe précise aussi que son revenu fintech a progressé de 28,5 % à 23,3 milliards de rands.

Orange suit la même logique de plateformisation. Le groupe explique que l’Afrique et le Moyen-Orient sont son principal moteur de croissance et que cette dynamique repose notamment sur Orange Money. Il revendique près de 40 millions de clients Orange Money sur le continent dans ses résultats 2024, tandis qu’Orange Money Group évoque plus de 100 millions de clients dans 16 pays, plus de 43 millions d’utilisateurs mensuels et plus de 160 milliards d’euros de transactions en 2024. Le message est clair : l’opérateur ne se contente plus d’encaisser des frais de transfert ; il construit un écosystème qui va du paiement au crédit, avec des partenariats comme celui noué avec JUMO pour étendre les offres de microcrédit, d’abord avec un accent sur l’Afrique francophone.

Airtel aussi a changé d’échelle. Son activité mobile money n’est plus une ligne annexe ; c’est un pilier. Son site corporate met en avant près de 50 millions de clients Airtel Money, plus de 2 millions d’agents actifs et une montée continue des usages autour des paiements, des microprêts, de l’épargne, des services marchands et des transferts internationaux.

En réalité, les télécoms n’ont pas conquis toute la finance : ils ont capturé la finance de masse

Il faut être précis. Les télécoms n’ont pas remplacé les banques sur tous les terrains. Le crédit corporate, la gestion de trésorerie des grandes entreprises, le financement structuré, le trade finance, les marchés de capitaux et la banque patrimoniale restent largement dominés par les institutions financières traditionnelles.

Mais sur le terrain décisif de la finance du quotidien, celui des flux récurrents, des petits montants, des paiements domestiques, des encaissements marchands et de la première relation financière, les télécoms ont pris l’avantage. Or c’est précisément ce terrain qui crée l’habitude, la donnée, la fréquence d’usage et la dépendance client. Et dans l’économie numérique, celui qui possède l’usage récurrent finit souvent par posséder la porte d’entrée du marché.

La GSMA note d’ailleurs que le mobile money est désormais une activité intégrale pour plusieurs opérateurs mobiles et estime qu’à la mi-2024, les revenus des principaux fournisseurs de mobile money tournaient autour de 6 milliards de dollars. Ce n’est plus une activité de diversification. C’est un centre de profit, un levier de valorisation et un outil de pouvoir économique.

Patrick Tchounjo

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