Côte d’Ivoire : l’obligation verte qui peut changer d’échelle la transition énergétique ivoirienne

La Côte d’Ivoire vient de franchir un cap stratégique. Avec le financement de la future plus grande centrale solaire du pays grâce à une obligation verte historique, le pays ne signe pas seulement une avancée énergétique. Il envoie aussi un message fort aux marchés : les infrastructures de demain peuvent désormais être financées autrement, avec des montages plus innovants, plus africains et mieux alignés sur les enjeux climatiques.
Au cœur de cette opération se trouve Poro Power, un projet porté dans la région de Korhogo, dans le nord du pays. L’opération a été rendue possible grâce au décaissement de 43 millions d’euros, soit environ 28,2 milliards de FCFA, dans le cadre d’une obligation verte de 65 millions d’euros, libellée en euro et en franc CFA. Selon Sika Finance, il s’agit de la première obligation verte de financement de projet jamais émise en Côte d’Ivoire et dans l’UEMOA.
Ce caractère pionnier donne immédiatement une autre dimension à l’annonce. Car au-delà du montant, c’est la nature même de l’opération qui retient l’attention. Historiquement, les grands projets d’infrastructures en Côte d’Ivoire ont longtemps dépendu de capitaux internationaux, de financements multilatéraux ou de lignes classiques de dette. Ici, la logique change. L’obligation verte de Poro Power a été conçue comme un instrument moderne, structuré pour financer un actif énergétique précis, tout en intégrant une ambition environnementale claire.
La future centrale affichera une capacité de 66 mégawatts et devrait entrer en service en 2027. Une fois opérationnelle, elle deviendra la plus grande centrale solaire du pays, ce qui en fera un marqueur fort de la nouvelle trajectoire énergétique ivoirienne. Dans un pays où la demande d’électricité continue de croître avec l’urbanisation, l’industrialisation et les besoins des ménages, ce type d’infrastructure ne relève plus du symbole. Il touche directement à la compétitivité, à la sécurité énergétique et à la capacité du pays à diversifier son mix électrique.
Mais ce qui rend ce projet encore plus stratégique, c’est son impact concret. La centrale devrait alimenter plus de 100 000 foyers et permettre d’éviter plus de 72 000 tonnes de CO2 par an. Ces chiffres donnent une mesure précise de l’intérêt du projet : il ne s’agit pas simplement d’ajouter une nouvelle unité de production, mais de renforcer l’accès à l’énergie tout en réduisant l’empreinte carbone du pays.
L’opération s’inscrit d’ailleurs dans une ambition nationale plus large. La Côte d’Ivoire vise à porter la part des énergies renouvelables à 45 % de son mix énergétique d’ici 2030. Dans cette perspective, Poro Power apparaît comme bien plus qu’un projet isolé. Il devient l’un des jalons visibles d’une politique énergétique qui cherche à concilier sécurité d’approvisionnement, transition climatique et attractivité pour les investisseurs.
Le rôle de Africa Finance Corporation (AFC) est ici central. L’institution panafricaine a agi à la fois comme souscripteur principal et co-arrangeur de l’opération. Elle a aussi contribué à mettre en place une structure financière à double devise, pensée pour réduire les risques de change et faciliter la mobilisation de capitaux locaux. C’est un détail technique, mais il est fondamental. Dans beaucoup de projets africains, le risque de change constitue l’un des principaux freins au financement de long terme. En proposant une architecture mieux adaptée aux réalités locales, cette opération montre qu’il est possible de faire évoluer les standards de financement des infrastructures sur le continent.
C’est sans doute là que se situe le message le plus puissant. Cette obligation verte ne finance pas seulement une centrale solaire. Elle démontre que les marchés africains peuvent progressivement se doter d’outils plus sophistiqués pour soutenir leurs propres transformations. Le fait que l’opération ait été conçue, structurée et financée par des institutions africaines renforce encore cette portée. Dans un contexte où la question de la souveraineté financière revient au centre des débats économiques, ce montage apparaît comme une démonstration de maturité croissante des écosystèmes financiers du continent.
Cette séquence prend encore plus de relief lorsqu’on la replace dans la relation plus large entre l’AFC et la Côte d’Ivoire. L’institution panafricaine a déjà participé au financement du Pont Henri Konan Bédié, dont Sika Finance rappelle qu’il a contribué à réduire d’environ 30 % la congestion routière à Abidjan depuis sa mise en service. Elle a également investi dans le projet hydroélectrique Singrobo Ahouaty de 44 MW, présenté comme le premier producteur indépendant d’électricité hydroélectrique du pays. Plus récemment, en 2024, l’AFC a accompagné l’attribution de six contrats de développement routier d’une valeur totale de 691,6 millions d’euros.
Autrement dit, le financement de Poro Power ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une logique de partenariat durable entre la Côte d’Ivoire et un acteur panafricain qui a déjà démontré sa capacité à accompagner des projets structurants. Cette continuité renforce la crédibilité du signal envoyé aujourd’hui aux marchés et aux développeurs d’infrastructures.
Au fond, cette obligation verte historique raconte trois histoires à la fois. Celle d’un pays qui accélère sa transition énergétique. Celle d’un marché financier régional qui commence à accueillir des instruments plus ambitieux. Et celle d’une Afrique qui cherche de plus en plus à financer elle-même ses infrastructures critiques avec ses propres outils, ses propres institutions et une ingénierie mieux adaptée à ses réalités.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse donc largement Korhogo. Si cette opération devient une référence, elle peut ouvrir la voie à d’autres émissions vertes, à d’autres montages en monnaie locale ou mixte, et à une montée en puissance plus rapide des projets énergétiques durables. Et dans un continent où l’accès à l’électricité, la résilience climatique et le financement des infrastructures restent trois défis majeurs, ce type d’innovation vaut bien plus qu’une bonne nouvelle sectorielle.
La Côte d’Ivoire n’a pas seulement trouvé un financement pour une centrale solaire. Elle vient peut-être de trouver un modèle pour financer une part de son avenir énergétique.
Patrick Tchounjo



