Simbah Mutasa prend les commandes de la banque d’investissement de Bank of America en Afrique

Bank of America élargit le mandat de Simbah Mutasa à l’ensemble du continent africain. Jusqu’ici responsable de la banque d’investissement en Afrique du Sud, le banquier d’origine zimbabwéenne prend désormais la tête d’un marché fragmenté, risqué, mais redevenu stratégique. Son avantage : avoir appris à structurer des transactions à Londres avant de financer des entreprises et des infrastructures depuis le terrain africain.
Les capitaux internationaux reviennent vers l’Afrique. Bank of America veut être au centre du mouvement.
La banque américaine a promu Simbah Mutasa à la tête de ses activités de banque d’investissement pour l’ensemble du continent, selon une note interne rapportée le 4 août 2026. Jusqu’ici responsable du périmètre sud-africain, il aura désormais pour mission d’accélérer la croissance de la franchise africaine du groupe et d’élargir sa présence sur les grandes opérations de financement et de conseil.
Cette nomination dépasse le simple élargissement géographique d’une fonction. Elle traduit une conviction : après plusieurs années de prudence, de crises de dette et de raréfaction des introductions en Bourse, l’Afrique redevient un territoire de transactions importantes.
Un profil entre Wall Street et finance du développement
Le parcours de Simbah Mutasa éclaire le choix de Bank of America.
Il a commencé sa carrière chez Citi à Londres, dans la banque d’investissement dédiée aux télécommunications, aux médias et aux technologies. Il a ensuite travaillé dans les fusions-acquisitions de Liberty Global avant de rejoindre Norfund, où il a dirigé les activités d’investissement en Afrique australe.
Norfund n’est pas un fonds souverain classique. Il s’agit de l’institution norvégienne de financement du développement, détenue et financée par l’État, dont le mandat consiste à investir dans des entreprises, des infrastructures, l’énergie et l’inclusion financière dans les pays en développement.
Cette expérience donne à Mutasa un profil inhabituel dans la banque d’affaires.
Il connaît les exigences des grands investisseurs internationaux, mais aussi les mécanismes de financement patient, de gouvernance et de partage du risque utilisés lorsque les marchés privés hésitent encore. Chez Norfund, il a notamment travaillé sur des investissements destinés à renforcer les chaînes de valeur et les entreprises en Afrique australe.
Son passage par la London School of Economics et l’Université de Cambridge complète une trajectoire à la frontière entre finance globale et connaissance opérationnelle des marchés africains.
Le retour des émissions souveraines change la donne
Simbah Mutasa prend ses nouvelles fonctions au moment où plusieurs États africains retrouvent les marchés internationaux.
En février 2026, le Kenya a levé 2,25 milliards de dollars à travers deux tranches obligataires, destinées notamment au rachat de dettes arrivant à échéance. Le Bénin avait auparavant préparé une émission pouvant atteindre un milliard de dollars, tandis que la République démocratique du Congo a réalisé en avril sa première émission internationale, levant 1,25 milliard de dollars.
Ces opérations ne signifient pas que le risque africain a disparu. Les rendements restent élevés et les États demeurent exposés aux fluctuations du dollar, aux pressions budgétaires et au coût du refinancement.
Mais elles prouvent que les investisseurs internationaux recherchent de nouveau des signatures africaines lorsqu’ils jugent le rendement suffisant et la stratégie de dette crédible.
Pour les banques d’investissement, cette réouverture crée des commissions sur les émissions obligataires, les restructurations, les opérations de couverture, les conseils aux gouvernements et les financements de grands projets.
Les entreprises africaines reviennent aussi au marché
Le mouvement ne concerne pas uniquement les États.
Au Nigeria, Dangote Fertiliser a réalisé en 2026 un placement privé obligataire de 750 millions de dollars destiné à soutenir son expansion. Bank of America et JPMorgan ont participé à la structuration de cette opération, qui illustre la capacité croissante des grands groupes africains à accéder directement aux investisseurs internationaux.
En Afrique de l’Est, Diageo a accepté de céder sa participation majoritaire dans East African Breweries au groupe japonais Asahi. La transaction, qui valorise l’ensemble d’EABL à environ 4,8 milliards de dollars, montre que les actifs africains de grande qualité continuent d’attirer des acquéreurs internationaux.
Ces opérations dessinent le marché que Mutasa devra capter : dette privée, fusions-acquisitions, cessions d’actifs, financements d’infrastructures, introductions en Bourse et levées de capitaux pour les champions africains.
La véritable bataille sera celle de la couverture continentale
L’Afrique ne constitue toutefois pas un marché financier homogène.
L’Afrique du Sud dispose du système bancaire et du marché de capitaux les plus profonds du continent. Le Nigeria offre une taille économique considérable, mais impose de composer avec la volatilité du naira et les restrictions de change. Le Kenya joue le rôle de plateforme financière pour l’Afrique de l’Est. L’UEMOA bénéficie d’une monnaie commune arrimée à l’euro, tandis que l’Éthiopie ouvre progressivement son système financier.
À cette fragmentation monétaire s’ajoutent des différences juridiques, réglementaires, fiscales et politiques.
La mission de Simbah Mutasa consistera donc moins à appliquer une stratégie unique qu’à construire un réseau de relations locales suffisamment solide pour identifier les transactions, comprendre les risques et mobiliser les bonnes équipes sectorielles.
Son passage par Norfund peut devenir un avantage décisif. Les grandes opérations africaines exigent souvent une architecture mêlant banques commerciales, institutions de développement, assureurs, agences de crédit-export et investisseurs privés.
Mutasa connaît précisément cet espace hybride où le capital public réduit le risque afin d’attirer les financements commerciaux.
Bank of America cherche à accélérer dans une région très disputée
La nomination s’inscrit dans un repositionnement plus large de Bank of America en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique.
Sous la direction de Jeff Tannenbaum, la banque a renouvelé plusieurs responsabilités et renforcé ses équipes afin de remonter dans les classements de commissions. En 2026, elle s’est hissée à la troisième place du classement EMEA des revenus de banque d’investissement, après avoir occupé la cinquième place en 2025.
À l’échelle mondiale, ses commissions de banque d’investissement ont progressé de 21 % au premier trimestre 2026, atteignant 1,84 milliard de dollars, portées par le conseil, les émissions d’actions et la dette.
Mais la concurrence africaine est déjà bien installée.
Citigroup dirige notamment les travaux préparatoires de l’introduction en Bourse d’Airtel Money, une opération susceptible de lever entre 1,5 et 2 milliards de dollars et de valoriser la plateforme jusqu’à 10 milliards.
JPMorgan, Goldman Sachs et Standard Chartered sont régulièrement présents sur les émissions souveraines et les grandes transactions transfrontalières. Les banques africaines, de Standard Bank à Absa en passant par Rand Merchant Bank, disposent quant à elles d’une présence locale, de relations anciennes et d’une compréhension fine des entreprises.
La marque Bank of America et son bilan mondial ne suffiront donc pas. Simbah Mutasa devra produire des mandats.
Les risques derrière le retour des capitaux
Le premier risque reste macroéconomique. Une dépréciation monétaire peut fragiliser une entreprise ayant emprunté en dollars sans disposer de revenus équivalents en devises.
Le deuxième est souverain. Une dégradation budgétaire ou une instabilité politique peut interrompre une émission, augmenter brutalement les rendements ou bloquer une transaction.
Le troisième concerne l’exécution. Les délais réglementaires, les autorisations de concurrence et la complexité des structures actionnariales africaines peuvent ralentir les opérations.
Le quatrième est réputationnel. Les banques internationales doivent renforcer leurs contrôles de conformité, de gouvernance et de lutte contre la corruption sans rendre les transactions impossibles.
Mutasa devra donc trouver l’équilibre entre ambition commerciale et discipline du risque.
Transformer l’intérêt pour l’Afrique en franchise durable
La nomination de Simbah Mutasa confirme que Bank of America ne considère plus l’Afrique comme une simple extension du marché sud-africain.
La banque veut capter les émissions souveraines, les besoins de financement des grands groupes, les transactions liées aux minerais critiques, à l’énergie, aux infrastructures et aux services financiers numériques.
Le choix d’un banquier passé par Citi, Liberty Global et Norfund répond à cette ambition. Mutasa comprend les attentes de Wall Street, mais aussi la nécessité de structurer des projets que le marché ne peut pas toujours financer seul.
Son défi sera désormais de transformer une fenêtre favorable en présence durable.
L’Afrique attire de nouveau les capitaux. Elle attend encore les banques capables de rester lorsque les cycles se retournent.
Patrick Tchounjo



