Sénégal : avec Sama Naffa, Everest Finance veut convertir l’essor du mobile money en nouveaux investisseurs de la BRVM
Le paradoxe sénégalais est devenu difficile à ignorer. Le pays dispose désormais d’une infrastructure financière digitale largement diffusée, mais cette inclusion s’arrête encore largement aux portes du marché des capitaux. En 2024, 66,9 % des adultes détenaient un compte de mobile money et 48 % un compte auprès d’une banque ou d’une institution financière. Pourtant, le Sénégal ne comptait que 31 553 comptes-titres à fin 2024, tandis que les particuliers représentaient moins de 5 % des souscriptions aux émissions obligataires.
C’est dans cet écart qu’Everest Finance tente de construire son prochain relais de croissance. La SGI dirigée par Khady Diouf a lancé le 10 septembre 2026 Sama Naffa, une plateforme permettant de commencer à épargner dès 1 000 FCFA, avant d’orienter progressivement cette épargne vers les instruments du marché financier régional. Le site de la plateforme précise que Sama Naffa fonctionne comme un service de gestion sous mandat d’Everest Finance, SGI réglementée par l’AMF-UMOA.
Le problème n’est plus seulement la bancarisation
Les chiffres du Global Findex 2025 changent la lecture du marché. En 2024, 76,5 % des adultes sénégalais disposaient d’un compte, toutes catégories confondues, et 73,5 % avaient effectué ou reçu un paiement numérique. La progression du mobile money est particulièrement rapide : sa pénétration est passée de 44,9 % en 2021 à 66,9 % en 2024.
Autrement dit, le principal verrou n’est plus nécessairement l’accès initial aux services financiers. Le défi devient la conversion d’une finance transactionnelle (payer, transférer, recevoir) en finance patrimoniale : épargner, investir et détenir des actifs.
Sama Naffa attaque précisément ce point de friction. Le seuil de 1 000 FCFA réduit l’obstacle du ticket d’entrée, tandis que l’intégration annoncée d’Orange Money, Wave, des cartes bancaires et d’autres moyens de paiement vise à rapprocher l’investissement des usages quotidiens.
Everest Finance joue d’abord une bataille de distribution
L’innovation n’est donc pas uniquement financière. Elle est surtout commerciale et comportementale.
Everest doit convaincre des épargnants familiers des tontines, du mobile money ou de l’épargne bancaire de franchir une étape supplémentaire vers les obligations, actions et autres produits financiers. Pour cela, la technologie seule risque de ne pas suffire. La SGI mise également sur un réseau d’agents de proximité. Un partenariat annoncé avec l’ONCAV doit notamment permettre la création de 165 emplois destinés à la sensibilisation et à l’accompagnement des utilisateurs.
Cette stratégie répond à un problème classique des marchés africains : l’infrastructure existe, mais la distribution de détail reste insuffisante.
La BRVM affiche aujourd’hui plus de 21 000 milliards FCFA de capitalisation actions et plus de 12 700 milliards sur son compartiment obligataire. Pourtant, l’accès effectif du particulier reste beaucoup plus étroit.
Une offensive dans un marché sénégalais à six SGI
Everest n’avance pas seule. Le Sénégal compte six SGI : ABCO Bourse, CGF Bourse, Everest Finance, Finance Gestion et Intermédiation, Impaxis Securities et Invictus Capital & Finance. Les SGI sénégalaises détenaient près de 16 % des avoirs des investisseurs du marché régional et réalisaient environ 24 % des transactions boursières en 2024.
Sama Naffa ouvre donc également une bataille concurrentielle : celle de l’acquisition du futur investisseur de détail.
Pour Everest, l’intérêt économique est clair. Un utilisateur acquis aujourd’hui avec 1 000 FCFA peut, s’il épargne régulièrement, devenir demain un client de gestion, de courtage ou de placement. Mais cette stratégie suppose des volumes importants : des comptes de très faible montant peuvent coûter cher à distribuer, accompagner et administrer.
Le principal risque : confondre accessibilité et simplicité du risque
Réduire le ticket d’entrée ne réduit pas le risque financier. Actions, obligations et fonds restent soumis aux variations de prix, au risque de crédit et parfois à une liquidité limitée.
Le succès de Sama Naffa dépendra donc autant de l’éducation financière, de la transparence des frais, du profilage des clients, de la cybersécurité et de la qualité du conseil que de l’ergonomie de la plateforme. L’enjeu est particulièrement sensible lorsque l’on cherche à faire passer des ménages de l’épargne traditionnelle vers des produits dont le capital ou le rendement peuvent varier.
L’AMF-UMOA elle-même identifiait déjà en 2025 la faible participation du grand public comme un frein au développement du marché et annonçait des travaux sur la réduction des coûts, la littératie financière et l’encadrement des fintechs.
Le véritable test commencera après les premiers 1 000 FCFA
Sama Naffa sera donc moins jugée sur le nombre de téléchargements que sur sa capacité à produire des comptes réellement approvisionnés, une épargne récurrente et surtout une conversion durable vers l’investissement.
Si Everest Finance réussit cette équation, l’impact dépassera son propre portefeuille clients. Le Sénégal pourrait commencer à transformer l’une de ses principales forces (l’adoption massive de la finance mobile) en une base plus large d’investisseurs domestiques.
C’est là que se situe le véritable enjeu : faire passer le marché financier régional d’un univers encore dominé par les institutionnels à un marché où l’épargne des ménages devient progressivement une source de financement du capital et de la dette.
Patrick Tchounjo
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