Sénégal : Babacar Touré, l’homme des marchés appelé à piloter les financements et la dette

Dans une économie sénégalaise engagée dans une nouvelle séquence de transformation, la dette publique n’est plus seulement une affaire de chiffres. Elle devient un sujet de stratégie, de crédibilité, de confiance et de souveraineté financière. C’est dans ce contexte que la nomination de Babacar Touré à la tête de la Direction générale des Financements et de la Dette prend tout son sens. En choisissant un profil venu des salles de marché, de la banque d’investissement, du marché régional de la dette et de la banque privée, l’État sénégalais envoie un signal clair : la gestion des financements publics doit désormais parler le langage des investisseurs, des marchés et du risque.
Nommé Directeur général des Financements et de la Dette à l’issue du Conseil des ministres du 17 juin, Babacar Touré prend les commandes d’une administration appelée à jouer un rôle central dans le financement des politiques publiques. Il sera secondé par Amadou Sow, Inspecteur principal du Trésor, nommé Directeur général adjoint. Le dispositif de gouvernance est complété par Balla Niass, Économiste planificateur, nommé Directeur de l’Audit et du Contrôle interne, et par Alioune Diouf, Inspecteur principal du Trésor, qui prend la direction des Marchés de capitaux.
Cette architecture n’est pas neutre. Elle traduit la volonté de structurer une direction capable de mobiliser des ressources, de sécuriser les processus, de mieux piloter les risques et de renforcer la présence du Sénégal sur les marchés financiers régionaux et internationaux. Dans un environnement marqué par des besoins élevés de financement, par les exigences de soutenabilité de la dette et par la pression des investisseurs sur la qualité de la signature souveraine, la Direction générale des Financements et de la Dette devient un poste d’observation stratégique de l’économie sénégalaise.
Le choix de Babacar Touré repose sur une trajectoire rare. Spécialiste en banque, finance et gestion des risques, il cumule près de 25 ans d’expérience entre l’Afrique et l’Europe. Son parcours académique s’est construit en France, avec un diplôme en mathématiques obtenu à l’Université Aix-Marseille en 1998, puis un DESS en banque, finance de marchés et gestion des risques à l’Université Paris XIII en 1999. Il renforcera ensuite son profil par une formation en management des activités bancaires à HEC.
Sa carrière débute en 2000 dans les salles de marché de Société Générale à Paris. Cette première expérience le place au cœur de la finance de marché, là où la rigueur des modèles, la lecture du risque et la discipline d’exécution déterminent la qualité des décisions. Il rejoint ensuite Morgan Stanley à Londres, l’une des grandes banques d’investissement de la City, où il évolue jusqu’en 2008. Il y développe une expertise dans la structuration de produits dérivés, notamment les obligations convertibles, un univers où se rencontrent dette, actions, valorisation, couverture et gestion du risque.
Cette expérience internationale donne au nouveau Directeur général un atout important : la compréhension des attentes des investisseurs. Pour un État, lever des ressources ne consiste plus seulement à émettre des titres ou à négocier avec des bailleurs. Il faut bâtir une relation de confiance, expliquer une trajectoire macroéconomique, sécuriser les instruments, anticiper les arbitrages des marchés et démontrer la capacité à gérer les engagements dans la durée.
Mais le profil de Babacar Touré ne se limite pas à son passage dans les grands centres financiers. Son véritable avantage pour le Sénégal réside aussi dans sa connaissance du marché financier ouest-africain. Entre 2014 et 2016, il occupe le poste de Responsable des opérations à l’Agence UMOA-Titres, l’institution chargée d’accompagner les États de l’UEMOA dans la mobilisation de ressources sur le marché régional. À ce poste, il participe à la structuration des émissions de titres publics et au développement d’un marché devenu essentiel pour le financement des États de l’Union.
Cette expérience est décisive. Le marché régional de la dette n’est pas seulement une source de liquidité. Il est aussi un baromètre de confiance. Les adjudications, les maturités, les taux, les volumes souscrits et la profondeur des investisseurs institutionnels racontent la manière dont les États sont perçus. Pour le Sénégal, qui cherche à optimiser ses financements et à diversifier ses sources de ressources, cette maîtrise technique constitue un levier de premier plan.
En 2016, Babacar Touré rejoint la Banque de Dakar comme Directeur des Activités de Marchés. Son ascension y est rapide. Il devient Directeur général adjoint en août 2020, tout en conservant la supervision des activités de marché, avant d’être promu Directeur général de BDK Corporate & Private Bank en avril 2023. Cette séquence bancaire lui permet de relier la finance de marché aux besoins des entreprises, des institutions et des clients à fort enjeu patrimonial. Elle consolide un profil hybride, à la fois technicien, manager et bâtisseur d’institutions financières.
Sa nomination intervient à un moment particulièrement sensible. Le Sénégal doit financer ses priorités de développement, soutenir son secteur privé, gérer les impératifs sociaux, préserver la confiance des partenaires et maintenir une trajectoire de dette soutenable. Le Conseil des ministres du 17 juin a d’ailleurs mis en avant plusieurs sujets structurants : relance de l’économie, dialogue avec le secteur privé, apurement progressif de la dette intérieure, loi de finances rectificative 2026 et programmation budgétaire pluriannuelle 2027-2029.
Dans ce contexte, la Direction générale des Financements et de la Dette ne peut être une simple administration d’exécution. Elle doit devenir une plateforme de pilotage financier. Sa mission sera d’articuler financements domestiques, financements extérieurs, marchés de capitaux, dette bilatérale et multilatérale, financements structurés, crédits export, suivi des engagements et gestion des risques. La nomination de profils comme Amadou Baô aux financements bilatéraux et multilatéraux, Papa Moda Loum aux financements structurés et crédits à l’export, Serigne Cheikh Mbeguere au suivi des financements et Moussé Ndoye Sow à la gestion de la dette et des risques montre l’ampleur du chantier.
L’enjeu dépasse la seule mobilisation de ressources. Il s’agit de mieux choisir les instruments, d’allonger les maturités lorsque cela est possible, de réduire les vulnérabilités, de renforcer la transparence et de bâtir une stratégie cohérente avec les priorités nationales. Pour un pays comme le Sénégal, dont les ambitions de transformation exigent des investissements lourds, la qualité de la dette devient aussi importante que son volume.
Babacar Touré arrive donc à un poste où se croisent les marchés, l’État et la stratégie nationale. Son expérience dans les salles de marché internationales, à UMOA-Titres et à la BDK lui donne une lecture complète de la chaîne financière : structurer, vendre, négocier, gérer le risque, convaincre et exécuter. C’est cette combinaison qui fait de sa nomination un signal adressé aux investisseurs institutionnels, aux partenaires techniques et financiers, et aux acteurs du marché régional.
Le défi sera désormais celui de la méthode. Le Sénégal devra financer son agenda de transformation sans fragiliser sa trajectoire budgétaire, mobiliser les marchés sans accroître excessivement le coût de la dette, rassurer les investisseurs sans sacrifier ses priorités nationales. À la tête de la Direction générale des Financements et de la Dette, Babacar Touré aura pour mission de transformer cette équation complexe en stratégie financière crédible.
Dans une période où chaque État africain est jugé sur sa capacité à financer son développement avec discipline, transparence et intelligence de marché, cette nomination marque une inflexion. Le Sénégal mise sur un homme des marchés pour piloter l’un des leviers les plus sensibles de sa souveraineté économique.
Patrick Tchounjo



