Afreximbank mise 50 000 dollars sur les créateurs africains et transforme l’intelligence artificielle en levier de production

Derrière une enveloppe de 50 000 dollars se joue une ambition plus large : faire passer la création africaine du potentiel à la production, puis de la production au marché. Avec le CANEX Create-thon 2026, lancé en partenariat avec la société technologique panafricaine Gebeya, Afreximbank ne finance pas seulement des musiciens, des vidéastes et des développeurs de jeux. La banque cherche à tester un modèle dans lequel l’intelligence artificielle, l’accompagnement technique et l’exposition commerciale peuvent accélérer la naissance de contenus africains capables de circuler, de se monétiser et de conquérir des publics internationaux.
Le concours, organisé dans le cadre du programme Creative Africa Nexus, réunit trois univers : la musique, la vidéo et le jeu vidéo. Il est ouvert aux créateurs africains, qu’ils soient amateurs, émergents ou déjà établis, avec la possibilité de concourir seuls ou en équipe. Aucun soutien préalable d’une maison de production ni aucune audience déjà constituée ne sont exigés. Afreximbank annonce une période d’inscription allant du 30 juillet au 19 août 2026.
Un concours conçu pour produire, pas seulement présenter
Le positionnement du CANEX Create-thon constitue sa principale singularité.
Contrairement aux compétitions traditionnelles fondées sur la présentation d’un concept, d’un business plan ou d’un argumentaire devant un jury, les participants devront réaliser un produit exploitable. Ils disposeront de quatre jours, du 20 au 24 août, pour créer une chanson finalisée, une bande-annonce vidéo ou un jeu inspiré de l’Afrique. Les réalisations seront produites à travers Dala Studio, la plateforme d’intelligence artificielle développée par Gebeya.
Le format impose une discipline proche de celle d’un studio ou d’une jeune entreprise technologique : choisir une idée, utiliser les outils disponibles, produire rapidement, respecter un délai et livrer un résultat visible.
Cette logique est importante pour les industries créatives africaines. Le continent ne manque pas d’idées, de récits ou de talents. Le principal obstacle se trouve souvent dans la capacité à transformer l’intuition artistique en une œuvre techniquement aboutie, juridiquement exploitable et commercialement présentable.
En privilégiant la réalisation concrète, Afreximbank et Gebeya déplacent donc la compétition du terrain de la promesse vers celui de l’exécution.
L’intelligence artificielle comme outil d’abaissement des coûts
Le choix de Dala Studio place l’intelligence artificielle au cœur du dispositif.
La plateforme permet notamment de générer de la musique, de produire des contenus vidéo, de concevoir des jeux et de réaliser différentes tâches créatives à partir d’une même infrastructure numérique. L’objectif n’est pas de remplacer le créateur, mais de réduire le coût et le niveau de technicité nécessaires pour matérialiser son idée.
Pour un musicien indépendant, produire un titre de qualité peut nécessiter l’accès à un studio, à un ingénieur du son et à plusieurs compétences spécialisées. Dans la vidéo, les dépenses liées au tournage, au montage et aux effets visuels peuvent rapidement devenir prohibitives. Le développement d’un jeu impose, quant à lui, des compétences en programmation, en graphisme et en conception interactive.
L’intelligence artificielle réduit une partie de ces barrières. Elle permet à un créateur disposant de moyens limités de prototyper plus rapidement, de tester différentes directions et de présenter une première version suffisamment élaborée pour convaincre un public, un diffuseur ou un investisseur.
Mais cette démocratisation ne supprime pas les exigences de qualité. Plus les outils deviennent accessibles, plus la différence se joue sur l’originalité, la maîtrise de la narration, la cohérence esthétique et la capacité à construire une véritable proposition de valeur.
50 000 dollars répartis entre neuf lauréats et vingt pays
La dotation globale du concours atteint 50 000 dollars.
Dans chacune des trois catégories, le premier prix s’élève à 7 000 dollars, le deuxième à 3 500 dollars et le troisième à 1 500 dollars. Des récompenses complémentaires de 500 dollars seront également attribuées au meilleur créateur de chacun des vingt pays les plus performants.
La structure de la dotation présente un double intérêt.
Elle permet d’abord de récompenser plusieurs niveaux de performance plutôt que de concentrer l’ensemble des fonds sur un seul gagnant. Elle cherche ensuite à préserver une certaine diversité géographique, afin que les talents provenant de marchés créatifs moins visibles puissent également être distingués.
Les montants ne suffiront évidemment pas à financer une production musicale ambitieuse, un long métrage ou un jeu vidéo complexe. Leur valeur réside davantage dans l’effet d’amorçage : finaliser un prototype, acheter des services spécialisés, protéger une œuvre, lancer une campagne de promotion ou préparer une levée de fonds.
Le véritable capital offert par le concours pourrait donc dépasser la somme distribuée.
Du vote public à la sélection d’experts
Après la phase de production, les œuvres seront soumises au vote du public. Ce processus permettra de sélectionner les cent meilleurs projets, avant l’intervention d’un jury composé de professionnels issus des secteurs de la création, de la technologie et des affaires. Les critères porteront notamment sur l’idée, l’originalité, l’exécution et l’utilisation créative de l’intelligence artificielle.
Ce mécanisme associe deux formes de validation.
Le vote du public mesure la capacité d’une œuvre à susciter immédiatement de l’intérêt. Le jury évalue sa qualité, son potentiel commercial et sa maîtrise technique. Cette combinaison est pertinente dans une économie créative où la visibilité ne garantit pas toujours la viabilité, tandis qu’une excellente production peut rester invisible sans communauté capable de la soutenir.
Elle soulève néanmoins une question importante : comment éviter que les candidats disposant déjà d’un réseau numérique puissant ne dominent la première phase du processus ? La qualité du dispositif dépendra de la capacité des organisateurs à distinguer l’engagement authentique de la simple puissance d’audience.
Lagos comme porte d’entrée vers les investisseurs
Les trois premiers lauréats des catégories musique, vidéo et jeu vidéo seront invités au CANEX WKND 2026, organisé du 5 au 8 novembre au Théâtre national de Lagos.
Ils pourront y présenter leurs productions devant des créateurs, des investisseurs, des entreprises, des médias, des responsables publics et des dirigeants des industries culturelles.
Cette exposition constitue probablement l’un des actifs les plus importants du concours.
Pour un jeune créateur africain, le principal déficit n’est pas toujours le talent. Il réside souvent dans l’accès aux réseaux de distribution, aux capitaux, aux plateformes technologiques, aux professionnels du droit et aux décideurs capables d’ouvrir un marché.
CANEX WKND peut servir de passerelle entre une création réalisée en quelques jours et un écosystème susceptible de l’accompagner sur plusieurs années.
Afreximbank a déjà utilisé la plateforme CANEX pour mettre en relation des entrepreneurs créatifs et des investisseurs. Lors de CANEX WKND 2024, des investisseurs providentiels avaient engagé 350 000 dollars en faveur de trois projets créatifs africains.
Afreximbank élargit la notion de commerce africain
L’intervention d’une banque spécialisée dans le commerce peut sembler éloignée d’un concours musical ou vidéoludique. Elle traduit pourtant une évolution profonde de la définition des exportations africaines.
Une œuvre musicale diffusée à l’international, un film vendu à une plateforme ou un jeu vidéo téléchargé à travers le monde constituent également des produits exportables. Ils génèrent des revenus, des droits de propriété intellectuelle, des emplois et une demande pour des services annexes.
À travers CANEX, Afreximbank considère donc les industries culturelles comme une chaîne de valeur économique, et non comme un secteur périphérique dépendant essentiellement des subventions publiques.
Cette stratégie est déjà visible dans les autres initiatives de la Banque consacrées à l’édition, au cinéma, à la mode, à la gastronomie et à l’investissement dans les entreprises créatives. Afreximbank avait annoncé en 2024 son intention de porter à 2 milliards de dollars les ressources consacrées au programme CANEX sur trois ans.
Le Create-thon s’inscrit dans cette architecture : identifier le talent, fournir des outils, organiser la production, offrir de la visibilité et créer les conditions d’une commercialisation.
Le défi décisif de la propriété intellectuelle
La valeur économique des créations ne dépendra pas uniquement de leur qualité. Elle reposera également sur la capacité des participants à conserver, protéger et exploiter leurs droits.
Le règlement annoncé doit préciser les dispositions relatives à la propriété intellectuelle, à l’usage des outils d’intelligence artificielle et aux modalités de soumission des projets.
Ce point est essentiel.
L’essor des plateformes génératives crée de nouvelles questions sur l’origine des images, des sons ou des textes utilisés dans une production. Un créateur peut développer une œuvre attractive, mais rencontrer ensuite des difficultés pour en démontrer la propriété ou négocier son exploitation commerciale.
Le concours devra donc être jugé non seulement sur la qualité des projets produits, mais aussi sur sa capacité à former les participants aux contrats, aux licences, aux redevances et à la valorisation de leurs actifs immatériels.
Sans cette dimension, l’accès à la technologie risque de multiplier les contenus sans nécessairement renforcer le pouvoir économique des créateurs.
Un petit concours, un enjeu industriel
À l’échelle des besoins de financement des industries créatives africaines, 50 000 dollars restent une somme limitée. Mais l’intérêt stratégique du CANEX Create-thon se situe ailleurs.
Afreximbank et Gebeya cherchent à construire un modèle reproductible permettant de détecter des talents, d’accélérer la production grâce à la technologie et de faire émerger des contenus disposant d’un potentiel commercial.
Le succès ne se mesurera donc pas uniquement au nombre de candidatures ou à la qualité de la cérémonie finale.
Il faudra observer ce que deviennent les œuvres après le concours : sont-elles distribuées, financées, protégées, vendues ou transformées en entreprises durables ? Les lauréats accèdent-ils réellement à de nouveaux marchés ? Les outils d’intelligence artificielle réduisent-ils les coûts sans affaiblir la singularité créative ?
C’est à cette condition que le CANEX Create-thon dépassera le statut de compétition promotionnelle.
L’Afrique possède déjà les histoires, les rythmes, les images et les imaginaires. Le véritable enjeu consiste désormais à construire les infrastructures technologiques et financières permettant à leurs créateurs d’en conserver la valeur.
Patrick Tchounjo



