Assurances

Didier Acouetey : faire de l’assurance le moteur silencieux du développement africain

En marge des États généraux de l’assurance pour tous, organisés du 6 au 8 juillet 2026, Didier Acouetey a replacé l’assurance au centre de l’équation économique africaine. Pour le conseiller spécial du président de la Banque africaine de développement, protéger les ménages ne suffit plus : le continent doit utiliser l’assurance pour sécuriser ses entreprises, réduire le coût de ses financements et convertir son épargne longue en puissance d’investissement.

Sur le plateau de Financial Afrik, Didier Acouetey n’a pas défendu un secteur. Il a défendu une infrastructure économique.

« La question de l’assurance, c’est une question de développement », affirme-t-il. La formule est simple, mais elle bouleverse la lecture traditionnelle du marché. En Afrique, l’assurance reste encore trop souvent considérée comme un produit destiné à indemniser un sinistre après sa survenance. Didier Acouetey invite à la regarder autrement : comme un mécanisme permettant aux économies de continuer à produire, investir et créer des emplois lorsqu’un choc survient.

Cette approche élargit considérablement le champ du débat. Il ne s’agit plus seulement d’augmenter le nombre de contrats souscrits. Il faut construire une architecture de protection capable de soutenir l’agriculture, les petites entreprises, les infrastructures et les investissements exposés aux risques climatiques, politiques ou économiques.

Protéger les entreprises pour préserver la croissance

L’agriculture africaine demeure particulièrement vulnérable aux sécheresses, aux inondations et aux dérèglements des cycles de production. Les petites et moyennes entreprises, de leur côté, doivent absorber les baisses de la demande, les perturbations logistiques, les crises politiques ou les ruptures d’approvisionnement.

Sans couverture adaptée, un événement temporaire peut provoquer une disparition définitive.

Didier Acouetey insiste ainsi sur la place des PME, qui représenteraient, selon lui, près de 95 % du secteur privé africain. Elles constituent le socle du tissu productif, mais restent aussi les moins armées pour traverser une crise. Une perte de stock, une interruption d’activité ou un défaut de paiement peuvent rapidement compromettre leur trésorerie.

Dans cette perspective, l’assurance inclusive ne relève plus uniquement d’une politique sociale. Elle devient un instrument de consolidation du secteur privé. Protéger une PME, c’est préserver une capacité de production, des emplois, des recettes fiscales et parfois toute une chaîne de sous-traitance.

Réduire la prime de risque africaine

Le raisonnement de Didier Acouetey touche ensuite à l’un des problèmes les plus persistants du continent : le coût du financement.

Les États et les entreprises africaines supporteraient, selon son estimation, une prime supplémentaire de l’ordre de 3 à 4 points par rapport à des acteurs présentant des profils de risque comparables dans d’autres régions. Cette différence renchérit les investissements, affaiblit la compétitivité des entreprises et limite la capacité des gouvernements à financer les infrastructures.

Le paradoxe est connu. L’Afrique a besoin de capitaux de long terme pour accélérer sa transformation, mais elle les obtient souvent à des conditions qui rendent cette transformation plus difficile.

L’assurance et les instruments de garantie peuvent contribuer à corriger cette asymétrie. En répartissant les risques entre plusieurs acteurs, en protégeant les créanciers contre certains événements et en améliorant la prévisibilité des flux financiers, ils peuvent rendre davantage de projets finançables.

Derrière l’expression technique de « dérisquage » se trouve donc un enjeu fondamental : permettre à l’Afrique d’accéder aux capitaux sans payer systématiquement le prix maximal de l’incertitude.

Une nouvelle architecture financière à construire

Cette ambition s’inscrit dans la nouvelle architecture financière africaine pour le développement évoquée par Didier Acouetey. L’objectif est de mieux organiser les institutions du continent autour de la complémentarité, de la mutualisation des risques et de la coordination entre capitaux publics et privés.

Dans ce dispositif, les assureurs ne peuvent plus occuper une place périphérique. Ils doivent devenir des partenaires structurants du financement.

Les banques apportent du crédit. Les institutions de développement absorbent une partie du risque. Les marchés de capitaux mobilisent l’épargne. Les assureurs, eux, peuvent renforcer la sécurité de l’ensemble et fournir des ressources longues compatibles avec la durée des projets d’infrastructure.

Mais cette transformation suppose davantage qu’un engagement des compagnies. Elle exige une évolution des règles, des mécanismes de supervision et des habitudes d’investissement.

Didier Acouetey met ainsi en garde contre le risque d’un pacte qui resterait au stade de la déclaration. Les États généraux ne produiront des résultats que s’ils débouchent sur une feuille de route opérationnelle, des responsabilités clairement attribuées et un dispositif de suivi mesurable.

Libérer les ressources longues des assureurs

Le sujet le plus stratégique réside peut-être dans l’utilisation des réserves accumulées par le secteur.

Par nature, les assureurs collectent des ressources sur des horizons longs. Ces capitaux pourraient financer des obligations, des fonds d’infrastructure, des entreprises ou des projets contribuant directement à la transformation économique du continent. Pourtant, les contraintes réglementaires, la fragmentation des marchés et le manque d’instruments adaptés limitent encore leur mobilisation.

Didier Acouetey plaide pour davantage de flexibilité, sans abandonner la prudence nécessaire à la protection des assurés. L’enjeu n’est pas d’exposer inconsidérément les réserves du secteur, mais de développer des véhicules suffisamment solides, transparents et rentables pour canaliser une part plus importante de ces ressources vers l’économie africaine.

Son mot d’ordre résume cette philosophie : « Investir en Afrique avec les ressources africaines. »

Cette orientation ne relève pas d’un repli financier. Elle vise à renforcer la souveraineté économique du continent en réduisant sa dépendance excessive aux capitaux extérieurs. L’Afrique dispose d’une épargne institutionnelle significative. Son défi est désormais de la transformer en capacité d’action.

Faire de l’assurance une politique économique

Le plaidoyer de Didier Acouetey invite finalement les gouvernements, les régulateurs et les institutions financières à changer d’échelle.

L’assurance ne doit plus être traitée comme un marché spécialisé, isolé des grandes politiques publiques. Elle concerne la sécurité alimentaire, la compétitivité des PME, le financement des infrastructures, la résilience climatique et la stabilité des investissements.

Son développement pourrait déterminer la capacité du continent à encaisser les crises sans interrompre sa trajectoire de croissance.

La véritable rupture ne viendra donc pas uniquement d’une augmentation du taux de pénétration de l’assurance. Elle dépendra de la capacité des acteurs africains à en faire un instrument de transformation économique : protéger davantage, réduire le coût du risque, mobiliser l’épargne longue et donner aux entreprises les moyens de survivre aux chocs.

Le message de Didier Acouetey est, au fond, un appel à la responsabilité financière. L’Afrique ne pourra pas éliminer tous ses risques. Elle peut toutefois apprendre à mieux les répartir, les financer et les absorber. C’est à cette condition que l’assurance cessera d’être perçue comme une dépense et deviendra ce qu’elle devrait déjà être : un investissement dans la continuité du développement.

Patrick Tchounjo

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