L’épargne longue peut élargir le financement des entreprises marocaines, à condition de respecter les engagements des assureurs et des caisses de retraite. Le rapport de l’OCDE publié le 6 novembre relance ce chantier. L’examen des comptes de 2025 fait apparaître trois exigences : préserver les liquidités nécessaires aux prestations, proposer des actifs finançables et mesurer les risques au-delà du nom des véhicules.
Par Malik Séna
Photo de contexte : Casablanca Finance City, le 5 août 2023. AyourAchtouk / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. Photographie d’archives du quartier financier, redimensionnée par WordPress.
Un portefeuille important ne donne pas à son gestionnaire une liberté équivalente d’investissement. Au Maroc, les quatre régimes de retraite suivis dans le rapport de stabilité financière ont encaissé 73 milliards de dirhams de cotisations en 2025 et versé 75,3 milliards de prestations. Leurs réserves atteignaient pourtant 340,8 milliards de dirhams à la fin de l’année. Ce rapprochement explique pourquoi l’épargne accumulée ne peut être mobilisée sans examiner les sorties futures.
Le chapitre consacré aux investisseurs institutionnels dans le nouveau rapport de l’OCDE étudie le Maroc, le Botswana, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Il rappelle la priorité des pensions et de la protection assurantielle. Notre analyse applique cette contrainte au financement des entreprises marocaines, sans transposer au continent entier les données de ces quatre marchés.
1. Faire correspondre la durée des actifs et celle des engagements
Les chiffres marocains proviennent du rapport de stabilité financière 2025, publié le 27 juillet 2026 par Bank Al-Maghrib, l’ACAPS et l’AMMC. Ils concernent la CMR-RPC, la branche long terme de la CNSS, la CIMR et le régime général du RCAR. Le déficit technique agrégé, avant revenus financiers et frais de gestion, ne signifie pas une perte globale : le solde global de cet ensemble demeure positif, à 9,5 milliards de dirhams en 2025.
L’agrégat masque aussi des situations différentes. Un régime dont les cotisations ne couvrent pas les pensions doit organiser la contribution de ses revenus financiers et, si nécessaire, de ses actifs aux décaissements. Il ne peut adopter automatiquement la stratégie d’un organisme qui reçoit durablement davantage qu’il ne verse.
Pour une entreprise cherchant des capitaux, l’enjeu devient concret : un projet remboursable très tard peut convenir à certains engagements longs, tout en créant une impasse pour un investisseur qui doit payer prochainement des prestations. Le calendrier des remboursements, les possibilités de sortie et la régularité des revenus comptent autant que la durée affichée du placement.
2. Présenter une entreprise finançable, pas seulement un besoin de fonds
Les assureurs marocains investissent déjà : leurs placements représentaient 262,9 milliards de dirhams en valeur d’inventaire à fin 2025. Ce stock ne constitue pas une enveloppe additionnelle disponible. Accroître le financement privé suppose d’attirer de nouveaux flux ou de justifier une réallocation, avec ses coûts et ses risques.
L’OCDE souligne notamment l’importance d’une offre d’actifs adaptée et d’un cadre juridique et de supervision solide. Pour le dirigeant qui prépare une émission ou une ouverture du capital, cela implique de rendre lisibles l’utilisation des fonds, la capacité de remboursement, les comptes et les droits des investisseurs. Une ambition industrielle ne remplace pas ces éléments.
Un véhicule collectif peut répartir l’investissement entre plusieurs entreprises et mutualiser l’analyse. Il ajoute cependant une sélection de gestionnaire, des frais et des conditions de sortie à examiner. L’intermédiation rend l’accès possible ; elle ne dispense pas de vérifier ce qui sera effectivement financé.
3. Diversifier les risques réels, pas seulement les lignes du portefeuille
Détenir une obligation directement et détenir un fonds obligataire ne produit pas nécessairement deux expositions indépendantes. Si les mêmes débiteurs dominent les deux supports, multiplier les lignes modifie la présentation du portefeuille davantage que son risque économique.
L’OCDE met en garde contre les contraintes de placement qui enferment durablement les investisseurs dans une allocation insuffisamment diversifiée. Cela ne rend pas toute exposition souveraine excessive, ni tout financement privé préférable : chaque actif doit être apprécié avec ses risques de défaut, de liquidité et de valorisation.
Cette lecture complète notre analyse de l’essor des unités de compte au Maroc : les obligations envers le souscripteur varient avec le contrat. Elle rejoint aussi la distinction entre valorisation boursière et argent effectivement levé. Pour apprécier l’apport de l’épargne longue, le bon indicateur sera le financement nouveau reçu par les entreprises, avec ses échéances et ses risques, plutôt que la seule hausse des portefeuilles institutionnels.




