Aller au contenu
Uncategorized

Serge Ekué veut faire de la BOAD une machine à mobiliser le capital pour l’UEMOA

Par patrick tchounjo7 min de lecture
Serge Ekué veut faire de la BOAD une machine à mobiliser le capital pour l’UEMOA

La transformation engagée par Serge Ekué à la Banque Ouest Africaine de Développement ne se résume plus à une augmentation de sa capacité de prêt. Elle touche désormais au modèle même de la banque de développement. Face à une UEMOA appelée à dépasser 300 millions d’habitants à l’horizon 2050, à des besoins massifs en infrastructures et à un capital devenu plus rare et plus coûteux, le président de la BOAD défend une rupture : ne plus seulement financer des projets avec son bilan, mais apprendre à recycler le capital, mobiliser les marchés, partager le risque et rendre liquides des actifs qui ne le sont pas.

Dans son entretien accordé à Sika Finance en marge des BOAD Development Days, Serge Ekué décrit ainsi une institution qui cherche moins à grossir mécaniquement qu’à augmenter le nombre de fois qu’un même franc de fonds propres peut servir le développement économique.

C’est probablement le véritable changement d’échelle.

Serge Ekué commence par renforcer le capital

La première étape de cette stratégie est bilancielle.

Depuis son arrivée à la tête de la BOAD, Serge Ekué a placé le renforcement des fonds propres au centre du plan Djoliba 2021-2025. L’institution indique avoir doublé ses fonds propres sur la période. Pour le seul exercice clos au 31 décembre 2025, les fonds propres effectifs progressent de 28 %, portés notamment par les augmentations de capital, la libération de capital par les actionnaires et les émissions de capital hybride.

Cette mécanique est fondamentale.

Pour une banque de développement, davantage de fonds propres signifie davantage de capacité d’endettement, donc davantage de moyens pour financer les États, infrastructures et entreprises sans détériorer les principaux équilibres prudentiels.

Serge Ekué refuse ainsi d’opposer croissance et notation financière. La BOAD affiche actuellement des notations de « A », perspective stable chez JCR, « Baa1 » chez Moody’s et « BBB » chez Fitch. Pour son président, cette qualité de crédit doit rester la conséquence d’une gestion rigoureuse du bilan, et non devenir une contrainte empêchant l’institution de financer davantage l’économie.

Cette doctrine résume une partie du virage : utiliser la solidité financière comme levier de croissance plutôt que comme posture défensive.

Près de 6 000 milliards FCFA investis en cinq ans : l’accélération est déjà visible

Les volumes donnent la mesure du changement.

Sur près de 10 000 milliards FCFA investis en 53 ans, environ 6 000 milliards FCFA l’ont été au cours des cinq dernières années. Autrement dit, environ 60 % du volume historique d’intervention de la BOAD s’est concentré sur une période extrêmement courte à l’échelle de l’institution.

Mais cette accélération pose une question stratégique : jusqu’où une banque de développement peut-elle continuer à charger son bilan ?

La réponse de Serge Ekué tient en grande partie dans une expression empruntée à la finance de marché : « originate to distribute ».

La BOAD identifie et structure un projet, le finance, puis cherche à transformer l’actif détenu au bilan en instrument pouvant être distribué ou négocié. Le capital immobilisé est ainsi libéré et peut revenir financer une nouvelle opération.

Ce n’est plus seulement une logique de prêteur. C’est progressivement une logique de fabricant et recycleur d’actifs financiers.

200 milliards FCFA de capital régénéré, jusqu’à 800 milliards de nouvelle capacité

La titrisation devient ici l’un des instruments les plus puissants du modèle voulu par Serge Ekué.

En 2025, les opérations réalisées ont permis à la BOAD de régénérer 200 milliards FCFA de fonds propres. Avec un effet de levier estimé autour de quatre, l’institution évalue à 800 milliards FCFA la capacité potentielle de refinancement de nouveaux projets correspondante.

Le ratio est révélateur : 1 franc de capital libéré peut soutenir plusieurs francs de nouveaux financements.

C’est précisément ce que recherche une banque de développement confrontée à des besoins économiques très supérieurs à la quantité de capital directement disponible.

Avec BOAD Titrisation, dont les compétences doivent progressivement être élargies dans BOAD Market Solutions, l’institution veut donc transformer des portefeuilles de prêts illiquides en titres susceptibles d’être distribués aux investisseurs.

Cette évolution pourrait avoir une conséquence plus large : faire de la BOAD non seulement un financeur de l’UEMOA, mais également un architecte de l’approfondissement de ses marchés de capitaux.

Le logement devient le laboratoire de cette nouvelle finance

Le choix du logement pour cette édition des BOAD Development Days n’est pas anodin.

Avec une démographie régionale progressant d’environ 3 % par an, la demande de logements, d’infrastructures urbaines et de crédits immobiliers devrait augmenter massivement. Or le système reste largement construit autour du salariat formel et des garanties traditionnelles, alors que, selon Serge Ekué, près de 90 % des populations évoluent dans l’informel.

Cette contradiction constitue l’un des principaux verrous du marché.

La réponse envisagée combine refinancement long, garanties et nouveaux critères d’évaluation du risque. À travers AFINHAB, ex-CRRH-UEMOA, dont la BOAD détient 20 %, l’objectif est notamment d’améliorer l’accès des banques aux ressources longues nécessaires au financement immobilier.

Mais Serge Ekué ouvre surtout un débat plus profond : peut-on continuer à apprécier la solvabilité d’un ménage africain presque exclusivement à travers la fiche de paie ?

Paiement régulier des factures, fiscalité, historique transactionnel, comportement financier ou réputation peuvent progressivement fournir d’autres informations sur la capacité réelle de remboursement.

Pour financer le logement à grande échelle, la modernisation financière devra donc être autant technologique et statistique que bancaire.

Blended finance : faire porter le risque à ceux qui peuvent l’absorber

Autre pilier de la stratégie : la finance mixte et le dérisquage.

La BOAD veut davantage associer banques commerciales, institutions de développement et organismes de garantie afin que le risque ne reste pas concentré sur un seul bilan. Des institutions comme la BOAD, la MIGA ou la DFC américaine peuvent couvrir une partie du risque, permettant potentiellement aux établissements commerciaux d’élargir leurs financements.

L’enjeu est considérable : il s’agit de mobiliser du capital privé vers des opérations que celui-ci jugerait autrement trop risquées.

C’est une transformation doctrinale. La banque de développement moderne n’est plus nécessairement celle qui finance tout elle-même. Elle est celle qui utilise son bilan, sa notation et sa capacité de structuration pour faire venir plusieurs fois plus de capitaux qu’elle n’en engage directement.

Serge Ekué prépare la BOAD à un monde où le capital n’est plus gratuit

C’est probablement la partie la plus importante de son diagnostic.

L’époque où les banques multilatérales pouvaient compter principalement sur les contributions publiques de leurs actionnaires et partenaires internationaux s’efface progressivement. Le capital devient une ressource à rechercher, rémunérer et optimiser.

Pour Serge Ekué, cela impose aux banques de développement d’adopter des instruments longtemps davantage associés aux banques d’investissement : capital hybride, titrisation, blended finance, garanties, distribution d’actifs et instruments structurés, notamment les RMBS ou CMBS.

La BOAD ne cherche donc pas seulement à financer davantage.

Elle cherche à modifier la productivité de son capital.

Et c’est peut-être là que réside la véritable ambition du mandat de Serge Ekué. Face à des besoins qui progresseront toujours plus rapidement que les ressources publiques disponibles, la banque de développement de demain devra savoir transformer 1 milliard de fonds propres en plusieurs milliards de capacité économique.

Après avoir renforcé le bilan de la BOAD, Serge Ekué ouvre ainsi un chantier plus complexe : faire de l’institution une plateforme capable d’originer, structurer, dérisquer, titriser et distribuer le financement du développement.

Dans une UEMOA qui doit simultanément loger, connecter, industrialiser et financer une population appelée à dépasser 300 millions d’habitants, la question n’est plus seulement de savoir combien la BOAD peut prêter.

La question est de savoir combien de capital elle peut mobiliser autour de chaque franc qu’elle engage.

Patrick Tchounjo

A lire aussi dans Uncategorized

Tout voir

Reagir a cet article

Votre adresse e-mail ne sera pas publiee.

La lettre Only Benki

Chaque lundi, l'essentiel de la banque, de la finance et de l'assurance en zones CEMAC et UEMOA. Lu par les dirigeants du secteur.