Assurances

2 milliards de dollars de capital : Manuel Moses prépare ATIDI à un changement d’échelle historique

L’Afrique ne manque pas seulement de capitaux. Elle paie surtout trop cher le risque que les investisseurs lui attribuent. C’est sur cette faille que Manuel Moses veut faire changer ATIDI de dimension. Le Directeur général de l’Assurance pour le développement du commerce et de l’investissement en Afrique porte désormais une ambition considérable : conduire l’institution vers 2 milliards de dollars de capital et porter sa capacité de garanties à une échelle pouvant atteindre 20 milliards de dollars par an. Derrière les chiffres se dessine un projet plus vaste : faire d’ATIDI l’un des principaux multiplicateurs de capitaux privés du continent.

Depuis décembre 2020, Manuel Moses dirige une institution qu’il connaît d’abord par le prisme de la finance du développement. Ancien de la Société financière internationale, où il a passé quinze ans, il dispose de plus de vingt-cinq ans d’expérience dans la banque, l’assurance, l’investissement et le financement du développement.

Son défi actuel est d’une autre ampleur : transformer ATIDI, créée en 2001, en infrastructure financière capable de corriger ce qui demeure l’un des handicaps majeurs de l’Afrique, la perception excessive du risque.

De 3 à 20 milliards de dollars : le changement d’échelle

Selon les éléments communiqués par Manuel Moses, ATIDI vise un capital de 2 milliards de dollars dans les deux prochaines années, contre une capacité actuelle encore contrainte par ses fonds propres. Cette recapitalisation permettrait de porter le volume annuel de garanties autour de 20 milliards de dollars, contre environ 3 milliards en moyenne ces dernières années.

Ce passage représente presque une multiplication par sept de la capacité annuelle annoncée.

La base financière existe déjà. En 2025, ATIDI a enregistré 71,4 millions de dollars de bénéfice, en hausse de 20 %. Ses actifs ont progressé de 20 % à 1,06 milliard de dollars, tandis que ses fonds propres atteignaient 883 millions, en hausse de 12 %. Son exposition totale est passée de 8,9 à 9,2 milliards de dollars.

Ces chiffres racontent une institution rentable et déjà fortement engagée. Mais ils montrent aussi pourquoi la prochaine étape nécessite davantage de capital : pour garantir beaucoup plus sans fragiliser son profil de risque, ATIDI doit renforcer simultanément ses fonds propres, sa capacité de souscription et la confiance des investisseurs.

La BAD, la France et l’Allemagne accélèrent le mouvement

Le projet de Manuel Moses bénéficie désormais d’un soutien politique et financier inhabituellement puissant.

En mai 2026, la Banque africaine de développement a approuvé un investissement supplémentaire de 125 millions de dollars dans ATIDI. Sa participation doit atteindre 14 %, faisant de la BAD le premier actionnaire de l’institution.

Quelques semaines auparavant, la banque publique allemande KfW avait investi 32 millions de dollars au nom de l’Allemagne. ATIDI estime que cette seule participation pourrait contribuer à générer jusqu’à 500 millions de dollars supplémentaires de commerce et d’investissement entre entreprises allemandes et marchés africains.

La France a également annoncé son intention d’entrer au capital d’ATIDI et de participer au développement d’une architecture panafricaine de garanties de première perte. Le G7 d’Évian a depuis reconnu explicitement le rôle d’ATIDI dans le renforcement des mécanismes africains d’atténuation du risque.

ATIDI n’est donc plus seulement un assureur multilatéral. L’institution est progressivement positionnée comme une pièce de l’architecture financière africaine.

Le véritable actif d’ATIDI : rendre le risque finançable

C’est ici que l’opération devient économiquement importante.

Une garantie n’apporte pas nécessairement l’argent destiné à construire une centrale électrique, une ligne ferroviaire ou financer une entreprise. Elle modifie plutôt la manière dont le risque est réparti.

En absorbant une partie du risque politique, souverain ou de crédit, ATIDI peut rendre une opération acceptable pour une banque, un fonds de pension ou un investisseur qui, autrement, l’aurait refusée ou aurait exigé une rémunération beaucoup plus élevée.

Cette logique est au cœur de la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD) portée par la BAD. Les institutions africaines estiment que le continent dispose de près de 4 000 milliards de dollars d’épargne domestique de long terme, alors que son déficit annuel de financement dépasse 400 milliards.

La question n’est donc plus uniquement : où trouver l’argent ?

Elle devient : comment rendre suffisamment de projets africains compatibles avec les exigences du capital disponible ?

Une multiplication qui comporte aussi des risques

Passer à 20 milliards de dollars de garanties ne sera pourtant pas un simple exercice de levier financier.

ATIDI devra éviter trois pièges : une concentration excessive sur quelques souverains ou secteurs, une croissance de l’exposition plus rapide que ses capacités de contrôle, et une détérioration de la qualité de crédit susceptible d’affecter son statut d’institution investment grade.

Manuel Moses insiste d’ailleurs sur un actif rarement visible dans les bilans : le statut de créancier privilégié d’ATIDI. Le respect de ce statut par les États membres est fondamental pour préserver la crédibilité des garanties émises.

Surtout, une garantie ne transforme pas un mauvais projet en bon investissement. Elle peut réduire un risque identifié ; elle ne remplace ni une gouvernance solide, ni des revenus prévisibles, ni une préparation financière rigoureuse.

C’est précisément là que se jouera la crédibilité du changement d’échelle.

Manuel Moses face au test des 20 milliards

Depuis sa création, ATIDI affirme avoir facilité plus de 93 milliards de dollars d’investissements et d’échanges commerciaux en Afrique. Son actionnariat compte désormais 24 États africains, 13 membres institutionnels et un État non africain.

Sous Manuel Moses, l’institution entre cependant dans une nouvelle séquence.

Le succès ne se mesurera pas uniquement à l’atteinte des 2 milliards de dollars de capital. Il se mesurera surtout à la quantité d’investissements supplémentaires que chaque dollar de capital permettra effectivement de débloquer dans les infrastructures, l’énergie, l’industrie, le commerce et les entreprises africaines.

Si ATIDI réussit cette mutation, Manuel Moses pourrait contribuer à faire évoluer l’une des grandes équations du financement africain : passer d’un continent qui paie une prime de risque élevée à un continent qui construit lui-même les instruments capables de mieux tarifer, partager et absorber ce risque.

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page