De Ouagadougou à Bangui : Idrissa Nassa étend le réseau bancaire Coris en Afrique centrale

Coris Bank ne prépare pas simplement l’ouverture d’une nouvelle agence à Bangui. Sous l’impulsion d’Idrissa Nassa, le groupe burkinabè construit méthodiquement une plateforme bancaire capable de relier l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique centrale. Après le Tchad, le Cameroun et le Gabon, le projet centrafricain révèle une stratégie plus ambitieuse : transformer l’assouplissement réglementaire de la CEMAC en accélérateur d’expansion, tout en exportant un modèle bancaire développé depuis Ouagadougou autour des PME, de la proximité et de la finance islamique.
Le 30 juillet 2026, une délégation de Coris Bank conduite par Mamadou Sanon, directeur de la zone Afrique du groupe, a rencontré à Bangui Ngabo Seli Mbogo, commissaire au Marché commun de la CEMAC. L’objectif était de préparer l’ouverture d’une succursale de Coris Bank International en République centrafricaine. Cette démarche s’ajoute aux projets déjà engagés au Cameroun et au Gabon.
Derrière cette offensive se trouve Idrissa Nassa, entrepreneur et président du Groupe Coris. Son parcours raconte l’émergence d’un capitalisme financier africain qui ne se contente plus de défendre ses positions nationales, mais cherche à reprendre des actifs, pénétrer de nouveaux marchés et bâtir des groupes transfrontaliers capables de rivaliser avec les réseaux bancaires historiques.
De la Financière du Burkina à une machine bancaire panafricaine
L’histoire de Coris repose sur une transformation que peu d’acteurs auraient jugée évidente au départ. La Financière du Burkina, créée comme établissement financier et fragilisée par une crise, a été recapitalisée puis réorganisée avant de devenir Coris Bank International en 2008. Les premiers rapports de la banque documentent cette mutation institutionnelle, tandis que le groupe présente aujourd’hui CBI comme une banque commerciale à vocation panafricaine.
Cette opération fondatrice éclaire la méthode Idrissa Nassa : reprendre une structure existante, restaurer ses fondamentaux, construire un modèle commercial adapté aux réalités locales, puis utiliser la rentabilité produite pour financer l’expansion.
Le groupe dispose désormais de neuf filiales, notamment au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Sénégal, au Bénin, au Togo, en Guinée, au Tchad et au Cap-Vert, auxquelles s’ajoutent des succursales au Niger et en Guinée-Bissau. Coris Holding revendique une présence dans plus de dix marchés, plus d’un million de clients et environ 2 200 collaborateurs.
Le groupe s’est également présenté comme le troisième ensemble bancaire de l’UMOA, avec un positionnement particulièrement affirmé sur le financement des PME et des entreprises locales. Cette orientation constitue moins un argument de communication qu’une ligne de fracture stratégique avec certaines banques internationales, souvent plus sélectives sur les petites entreprises et les clientèles considérées comme risquées.
Près de 3 000 milliards FCFA de bilan pour financer l’expansion
La conquête de nouveaux marchés suppose une base financière solide. En 2025, Coris Bank International Burkina Faso, consolidée avec sa succursale du Niger, a porté son total de bilan à 2 997 milliards FCFA, en progression de 11,7 %. Les dépôts de la clientèle atteignaient 2 015,3 milliards FCFA, en hausse de 14,9 %.
Ces chiffres donnent une autre dimension au projet centrafricain. Coris n’entre pas dans la CEMAC comme un établissement expérimental ou comme une petite banque cherchant une présence symbolique. Le groupe s’appuie sur un bilan capable de soutenir des investissements réglementaires, technologiques et humains dans plusieurs pays simultanément.
Cette puissance reste néanmoins à relativiser. L’ouverture de filiales et de succursales absorbe du capital, augmente les coûts fixes, multiplie les obligations de conformité et expose le groupe à des environnements macroéconomiques différents. La taille du bilan constitue un levier, mais elle ne garantit pas la réussite de chaque implantation.
Le véritable avantage de Coris réside probablement dans sa capacité à combiner capital, rapidité de décision et compréhension des marchés africains. Là où les grands groupes internationaux analysent souvent un pays à partir d’un seuil minimal de rentabilité, Idrissa Nassa semble raisonner à l’échelle d’un réseau régional : une implantation isolée peut être modeste, mais elle prend davantage de valeur lorsqu’elle facilite les flux commerciaux entre plusieurs économies.
La Centrafrique, petit marché mais position stratégique
Le marché bancaire centrafricain reste étroit. À fin 2025, il comptait quatre établissements et totalisait environ 519,6 milliards FCFA d’actifs. Depuis juin 2026, Afriland First Bank y exploite également une succursale, première implantation d’un groupe bancaire camerounais dans le pays.
BGFIBank Centrafrique détenait 65,72 % des crédits distribués au premier trimestre 2026, selon les données rapportées par Agence Ecofin. Cette concentration offre une opportunité évidente à un nouvel entrant : les entreprises, les administrations et les particuliers disposent encore d’un choix limité d’intermédiaires bancaires.
Mais la République centrafricaine n’est pas un marché facile. Son économie est de taille réduite, l’activité formelle reste limitée et les risques politiques, sécuritaires et opérationnels peuvent renchérir fortement le coût de la banque.
L’intérêt de Bangui se trouve donc moins dans le volume immédiat des dépôts que dans sa place au sein d’une architecture régionale. Une présence en Centrafrique permettrait à Coris de compléter un corridor allant du Tchad au Cameroun, au Gabon et potentiellement à d’autres États de la CEMAC. Elle offrirait aussi au groupe une plateforme pour accompagner les entreprises ouest-africaines qui investissent, commercent ou exécutent des marchés publics en Afrique centrale.
L’agrément unique, nouvel accélérateur régional
La stratégie de Coris bénéficie d’une réforme décisive. Le règlement portant agrément unique des établissements de crédit dans la CEMAC est entré en vigueur le 1er janvier 2025. Il permet à un établissement agréé dans un État membre d’étendre ses activités dans un autre pays de la communauté au moyen d’une succursale, sous réserve de l’autorisation du superviseur et du respect des conditions prudentielles.
Pour Idrissa Nassa, ce dispositif transforme l’acquisition réalisée au Tchad en actif stratégique régional.
En décembre 2024, Coris a finalisé le rachat de 67,8 % de Société Générale Tchad, devenue Coris Bank International Tchad. Cette implantation fournit au groupe un premier ancrage réglementaire et opérationnel dans la CEMAC.
Autrement dit, le Tchad n’est plus seulement une filiale supplémentaire. Il peut devenir le point de départ d’un modèle de déploiement régional plus rapide et potentiellement moins coûteux que la création systématique de banques autonomes dans chaque pays.
C’est probablement la lecture la plus importante du projet centrafricain : Coris cherche à transformer une acquisition nationale en passeport régional.
Cameroun, Gabon, Centrafrique : trois approches complémentaires
L’offensive de Coris en Afrique centrale ne suit pas un modèle unique.
Au Tchad, le groupe a choisi la croissance externe en reprenant une banque déjà opérationnelle. Au Cameroun, il a constitué en juillet 2026 une nouvelle société, Coris Bank International Cameroun, avec un capital de 26 milliards FCFA. La future banque, basée à Douala, prévoit des activités conventionnelles ainsi qu’une branche de finance islamique, mais elle doit encore recevoir les autorisations de la COBAC et du ministère des Finances.
Au Gabon, le processus serait plus avancé : le groupe indique avoir obtenu les agréments et prépare la construction de son siège à Libreville.
En Centrafrique, le projet prendrait la forme d’une succursale, rendue plus accessible par l’agrément unique.
Cette combinaison révèle un pragmatisme certain. Idrissa Nassa ne semble pas attaché à une seule méthode d’expansion. Il utilise l’acquisition lorsque des actifs sont disponibles, la création de filiale lorsqu’un marché justifie une structure autonome, et la succursale lorsque le cadre réglementaire permet une implantation plus légère.
Cette souplesse est l’un des principaux avantages compétitifs des groupes bancaires africains émergents. Elle réduit le temps entre la décision stratégique et l’entrée effective sur le marché.
Une offensive qui pourrait rebattre les cartes de la CEMAC
L’arrivée de Coris accroîtrait la pression concurrentielle sur plusieurs catégories d’acteurs.
En Centrafrique, BGFIBank devrait défendre sa domination du crédit face à un groupe connu pour son orientation vers les PME. Afriland First Bank, nouvel entrant, pourrait également se retrouver en concurrence avec Coris sur les entreprises locales et les professionnels.
Au Cameroun, le défi sera d’une autre ampleur. Le pays constitue le premier marché bancaire de la CEMAC, avec des banques locales solides, des filiales panafricaines et des groupes internationaux bien établis. Coris devra se différencier par la vitesse de décision, la finance islamique, l’accompagnement des PME et les synergies avec ses implantations ouest-africaines.
Au Gabon, l’enjeu portera davantage sur les grandes entreprises, le financement public, les hydrocarbures et les opérations régionales. Le marché y est très concentré autour de BGFIBank et d’AFG Bank, qui contrôlent une large part des dépôts et des crédits.
L’expansion de Coris pourrait donc renforcer une tendance déjà visible : le recul relatif de certaines banques européennes laisse de l’espace à des champions financiers africains capables de reprendre les actifs, les compétences et les clientèles abandonnés.
Idrissa Nassa, du banquier au bâtisseur d’un groupe stratégique
La trajectoire de Coris ne peut plus être lue uniquement comme une histoire bancaire.
À travers Coris Invest Group, Idrissa Nassa a élargi son périmètre vers des secteurs stratégiques. Le groupe a notamment finalisé en 2025 l’acquisition des activités de TotalEnergies au Burkina Faso, ensuite rebaptisées Barka Energies.
Coris Invest s’est également engagé dans le financement et la prise de contrôle progressive de Hummingbird Resources, opérateur d’actifs aurifères au Mali et en Guinée. Les documents de l’opération indiquent que Coris Invest Group est contrôlé par Idrissa Nassa et que sa filiale Nioko Resources a conduit l’offre d’acquisition.
Cette diversification donne à son expansion bancaire une profondeur supplémentaire. Les banques du groupe peuvent accompagner des chaînes de valeur dans lesquelles Coris Invest est lui-même exposé : énergie, mines, commerce, infrastructures et PME.
Elle soulève aussi une question centrale de gouvernance. Plus les intérêts industriels et financiers se croisent, plus le groupe doit garantir la qualité des procédures de crédit, la gestion des parties liées et l’indépendance des décisions bancaires.
La construction d’un conglomérat africain puissant exige donc autant de discipline institutionnelle que d’audace entrepreneuriale.
Le risque principal : aller plus vite que l’intégration
La stratégie de Coris est cohérente, mais elle est exigeante.
Le groupe devra intégrer une ancienne filiale de Société Générale au Tchad, lancer une banque au Cameroun, installer une présence au Gabon et préparer une succursale en Centrafrique. Chaque marché possède ses pratiques, ses systèmes informatiques, ses exigences prudentielles et ses cultures commerciales.
L’agrément unique réduit certains obstacles administratifs. Il ne supprime ni le risque de crédit, ni les contraintes de liquidité, ni les exigences de contrôle interne. Le règlement lui-même impose aux établissements concernés une assise financière solide et le respect des normes prudentielles en tenant compte de l’impact des nouvelles succursales.
Le danger serait donc de confondre expansion juridique et intégration opérationnelle.
Le succès dépendra de la capacité de Coris à harmoniser ses systèmes, sécuriser ses données, recruter les bonnes équipes, maintenir une gouvernance homogène et préserver la qualité de ses portefeuilles. Dans la banque, une croissance trop rapide peut fragiliser les contrôles précisément au moment où les risques augmentent.
De Ouagadougou à Bangui, la méthode Nassa entre dans une nouvelle phase
Idrissa Nassa a déjà démontré sa capacité à transformer une institution fragilisée en groupe bancaire panafricain. Il doit désormais réussir une opération plus complexe : faire fonctionner Coris comme un réseau intégré entre deux unions monétaires.
La Centrafrique n’est peut-être pas le marché le plus rentable du groupe. Mais elle constitue une pièce importante dans un échiquier plus vaste.
Avec le Tchad, le Cameroun, le Gabon et bientôt Bangui, Coris pourrait bâtir l’un des premiers réseaux bancaires réellement transversaux entre l’UEMOA et la CEMAC. Cette présence donnerait au groupe un avantage dans le financement du commerce interrégional, des PME transfrontalières et des investissements africains.
Le projet révèle surtout la transformation d’Idrissa Nassa lui-même. L’entrepreneur qui avait redressé la Financière du Burkina ne cherche plus seulement à gagner des parts de marché. Il construit une infrastructure financière panafricaine.
La prochaine étape ne sera pas de prouver que Coris sait entrer dans de nouveaux pays. Elle sera de démontrer que le groupe peut y créer durablement de la valeur, maîtriser les risques et transformer son expansion géographique en véritable puissance bancaire.
Patrick Tchounjo



