Fintech

KutanaPay, la fintech qui transforme la confiance en infrastructure du commerce africain

Le commerce africain ne manque pas seulement de marchandises, d’entrepreneurs ou de marchés. Il manque encore d’infrastructures capables de garantir qu’un acheteur sera livré et qu’un vendeur sera payé. En combinant entiercement numérique, paiements transfrontaliers, assurance et financement, KutanaPay s’attaque à cette économie de la méfiance qui renchérit chaque transaction et maintient des milliers de PME à distance des échanges internationaux.

Dans le commerce transfrontalier, la confiance est une forme de capital. Elle détermine si un fournisseur acceptera d’expédier sa marchandise avant d’être payé, si un acheteur prendra le risque de transférer des fonds à un partenaire inconnu et si une banque acceptera de financer l’opération.

En Afrique, ce capital demeure rare et coûteux.

Les délais bancaires, les frais de change, la faiblesse des mécanismes de recours et les risques de non-livraison transforment encore trop souvent une opération commerciale ordinaire en pari financier. KutanaPay veut remplacer ce pari par une infrastructure numérique.

Créée par Nicholas Murphy et Samuel Opoku, la fintech a été constituée en octobre 2023 avant le lancement commercial de sa plateforme en novembre 2024. Enregistrée au Royaume-Uni mais opérationnellement ancrée à Accra, elle se positionne à l’intersection des marchés africains, européens et de la diaspora.

L’entiercement pour résoudre le dilemme de la confiance

Le cœur du modèle repose sur un mécanisme d’entiercement, ou escrow.

L’acheteur et le vendeur établissent d’abord un contrat numérique précisant le montant, les caractéristiques de la marchandise, les délais et les différentes étapes de l’opération. Les fonds sont ensuite déposés sur un compte sécurisé. Ils ne sont libérés que lorsque les conditions prédéfinies, telles que l’expédition, la conformité ou la réception des produits, ont été validées.

Pour l’acheteur, le dispositif limite le risque de payer pour une marchandise qui n’arrivera jamais. Pour le vendeur, il apporte la preuve que les fonds existent avant l’expédition.

KutanaPay complète cette protection par des paiements multidevises, des mécanismes d’assurance des marchandises, un traitement des différends et des solutions de trésorerie. La plateforme utilise également des modèles d’analyse alimentés par l’intelligence artificielle afin d’évaluer les transactions et d’élargir l’accès au crédit à des PME souvent dépourvues de garanties bancaires traditionnelles.

La proposition paraît technique. Son enjeu est pourtant profondément économique : rendre finançables des échanges qui, jusqu’ici, ne se réalisaient pas faute de confiance.

Une infrastructure plutôt qu’une simple application de paiement

L’Afrique compte déjà de nombreuses fintechs capables de déplacer de l’argent. KutanaPay cherche à occuper un espace plus large : celui de l’infrastructure opérationnelle du commerce.

Un paiement rapide ne résout pas, à lui seul, le risque de fraude, l’incertitude sur la qualité des marchandises, la nécessité d’assurer une cargaison ou le besoin de financer une commande avant son règlement. La jeune entreprise tente donc d’intégrer ces différentes fonctions dans un même parcours.

Cette stratégie lui permet de cibler les importateurs, les exportateurs, les PME, les opérateurs logistiques et les entreprises de la diaspora. Selon la fintech, son réseau facilite désormais des opérations dans plus de 38 pays, à travers des corridors reliant l’Afrique, l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Nord.

Le modèle peut aussi produire un actif particulièrement précieux : la donnée transactionnelle. En observant les contrats exécutés, les délais, les litiges et les historiques de paiement, KutanaPay peut progressivement bâtir une lecture plus fine du risque commercial.

Pour une PME ne disposant ni d’un patrimoine important ni d’états financiers suffisamment robustes pour convaincre une banque, cette traçabilité peut devenir une forme de garantie. La fintech ne se contente alors plus de sécuriser le paiement : elle contribue à rendre l’entreprise plus lisible pour les financeurs.

Un marché creusé par un déficit de près de 100 milliards de dollars

KutanaPay se développe dans un environnement où le besoin de financement est considérable.

Selon la Banque africaine de développement, la demande de financement du commerce restée insatisfaite en Afrique s’est située entre 74 et 92 milliards de dollars en 2024. Dans un scénario de contraction de l’appétit des correspondants bancaires, ce déficit pourrait atteindre entre 86,6 et 102,6 milliards de dollars d’ici à 2027.

Afreximbank retient, de son côté, une estimation continentale proche de 100 milliards de dollars par an. L’institution souligne que ce manque de financement frappe particulièrement les PME, lesquelles représentent entre 80 % et 90 % des entreprises africaines, mais restent largement exclues des instruments classiques du commerce international.

Le problème ne se limite pas au crédit. Les entreprises doivent également supporter des conversions monétaires multiples, des circuits de correspondance bancaire complexes et des délais de règlement qui immobilisent leur trésorerie.

La numérisation avance, mais lentement. Seules 28 % des banques interrogées par la BAD déclaraient avoir adopté des outils numériques pour leurs activités de financement du commerce. Pour les fintechs, ce retard représente une brèche stratégique.

La ZLECAf a besoin d’une infrastructure de confiance

La Zone de libre-échange continentale africaine promet un marché intégré de plus d’un milliard de consommateurs. Mais la suppression progressive des barrières douanières ne suffira pas à faire circuler les marchandises.

Une PME ghanéenne peut identifier un client au Kenya, au Cameroun ou en Côte d’Ivoire. Elle doit encore pouvoir vérifier son identité, convenir de conditions juridiquement exploitables, recevoir le paiement, assurer l’expédition et obtenir un financement à un coût supportable.

La ZLECAf est donc autant un projet financier qu’un projet commercial. Son efficacité dépendra de l’émergence de plateformes capables de connecter les paiements, les devises, l’assurance, la logistique et le crédit.

C’est dans cet espace que KutanaPay cherche à s’imposer. La fintech ne construit pas un nouveau marché ; elle tente de rendre praticable celui que l’intégration continentale est en train de créer.

La prochaine bataille sera celle de l’échelle

La pertinence du problème traité ne garantit toutefois pas le succès du modèle.

Pour changer d’échelle, KutanaPay devra convaincre les entreprises de confier leurs transactions à une jeune plateforme, nouer des partenariats solides avec des banques et des assureurs, satisfaire à des exigences réglementaires différentes selon les juridictions et maintenir une gestion rigoureuse de la conformité.

L’entiercement dépend aussi de règles précises : qui valide la livraison, comment la qualité est-elle vérifiée et selon quelle procédure un litige est-il tranché ? Plus les opérations seront importantes, plus la solidité juridique du dispositif deviendra déterminante.

La fintech devra enfin démontrer qu’elle peut offrir sécurité et rapidité sans rendre chaque transaction trop coûteuse. Dans le commerce international, les PME ont besoin de protection, mais leurs marges ne leur permettent pas de payer indéfiniment le prix de la complexité.

KutanaPay possède néanmoins un angle puissant. Elle part d’une réalité souvent sous-estimée : l’obstacle majeur au commerce africain n’est pas toujours l’absence d’opportunités. C’est l’incapacité à faire confiance à distance.

En transformant cette confiance en contrat numérique, en paiement sécurisé et en donnée exploitable, la fintech ghanéenne cherche à construire l’un des chaînons manquants de l’intégration économique africaine.

La réussite ne se mesurera donc pas seulement au volume d’argent transféré. Elle se mesurera au nombre de transactions que les entreprises n’auraient jamais osé engager sans elle.

Patrick Tchounjo

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page