Classement BAD 2025 : le Maroc devient le pays le plus industrialisé d’Afrique

L’Afrique avance, mais son industrialisation reste encore trop lente pour transformer en profondeur ses économies. C’est le principal enseignement de l’Indice de l’industrialisation en Afrique 2025 publié par la Banque africaine de développement, en collaboration avec l’Union africaine et l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel. Sur la période 2010-2024, 41 pays africains ont amélioré leur score. Le signal est positif. Mais derrière cette progression globale, le continent demeure confronté à un défi central : passer d’une industrialisation mesurable à une industrialisation réellement transformatrice.
Le classement 2025 marque surtout un tournant symbolique dans la hiérarchie industrielle africaine. Pour la première fois sur la période couverte par l’indice, le Maroc devient le pays le plus industrialisé du continent, devant l’Afrique du Sud. Avec un score de 0,8415, le Royaume prend la tête du classement, devançant légèrement la nation arc-en-ciel, créditée de 0,8396. L’écart est faible, mais le basculement est stratégique. Il traduit la montée en puissance d’un modèle marocain fondé sur la modernisation industrielle, la diversification des exportations, les infrastructures productives et l’intégration progressive aux chaînes de valeur internationales.
Le Maroc en tête, l’Afrique du Sud sous pression
Le leadership industriel africain n’est plus figé. Longtemps considérée comme la première base manufacturière du continent, l’Afrique du Sud conserve une puissance industrielle importante, mais son avance s’érode. Selon l’indice, son recul à la deuxième place s’explique par un affaiblissement progressif de plusieurs indicateurs clés de performance industrielle.
Le Maroc, lui, tire profit d’un processus plus continu de montée en gamme. Son industrie automobile, ses chaînes d’exportation, ses zones industrielles, ses infrastructures logistiques et sa politique industrielle ont consolidé son positionnement. Ce résultat ne signifie pas que le Maroc domine l’ensemble des capacités productives africaines, mais il signale une recomposition : l’Afrique industrielle ne se limite plus à ses anciens pôles historiques.
Derrière le duo Maroc-Afrique du Sud, l’Égypte occupe la troisième place avec un score de 0,7827. Elle devance la Tunisie, classée quatrième avec 0,7760. Maurice suit avec 0,6731, devant l’Algérie à 0,6661, l’Eswatini à 0,6509, le Sénégal à 0,6368, la Namibie à 0,6295 et la Côte d’Ivoire, qui ferme le Top 10 avec 0,6173.
Ce groupe de tête confirme une réalité importante : les pays les plus industrialisés d’Afrique sont ceux qui ont combiné politiques publiques, infrastructures, base productive, insertion commerciale et environnement d’affaires relativement structuré. Mais il montre aussi que les positions peuvent évoluer lorsque la transformation industrielle est soutenue par une vision de long terme.
Un indice qui mesure plus que la production
L’Indice de l’industrialisation en Afrique 2025 ne se limite pas à mesurer la taille des usines ou le volume de production manufacturière. Il évalue le développement industriel des 54 pays africains à partir de 19 indicateurs répartis dans un cadre multidimensionnel.
Ces indicateurs couvrent à la fois la performance industrielle, les déterminants directs et les facteurs indirects. La performance industrielle intègre notamment les exportations manufacturières par habitant, la valeur ajoutée manufacturière dans le PIB, l’emploi manufacturier ou encore la part des industries de moyenne et haute technologie.
Les déterminants directs renvoient à des facteurs comme la formation brute de capital du secteur privé, le développement des infrastructures ou le stock d’investissements directs étrangers entrants. Les déterminants indirects prennent en compte la taille du marché, l’environnement des affaires, la sécurité, l’État de droit et les conditions générales dans lesquelles opèrent les entreprises industrielles.
Cette approche est particulièrement importante pour l’Afrique. Le continent dispose d’abondantes ressources agricoles, minières et énergétiques, mais l’enjeu industriel consiste précisément à transformer ces ressources en produits finis ou semi-finis, à capter davantage de valeur localement et à créer des emplois productifs.
Une progression continentale réelle, mais encore inégale
Le classement confirme que l’Afrique progresse. Entre 2010 et 2024, 41 pays sur 54 ont amélioré leur score d’industrialisation. Mais ces progrès restent inégaux. Certains pays n’ont enregistré que des gains limités, insuffisants pour modifier leur position dans le classement. Au total, seuls 24 pays ont véritablement changé de rang, tandis que 5 sont restés à la même place qu’en 2010.
Le score médian du continent est passé de 0,5031 en 2010 à 0,5353 en 2024, soit une progression de 6,4 %. Cette évolution traduit une amélioration mesurable des conditions industrielles, mais elle reste modeste au regard des ambitions du continent. L’Afrique ne souffre pas d’une absence totale de progrès. Elle souffre surtout d’un déficit d’accélération.
Les pays du quintile inférieur ont enregistré les gains moyens les plus marqués, avec une progression de 10 %. Les pays du quintile intermédiaire ont progressé de 7,9 %, tandis que le quintile supérieur n’a augmenté que de 2,7 %. Ce mouvement suggère une forme de rattrapage par le bas, mais pas encore une transformation massive de la structure productive du continent.
L’écart entre les dix premiers pays s’est réduit, passant d’une fourchette de 0,5977-0,8819 en 2010 à 0,6173-0,8415 en 2024. Le sommet du classement devient donc légèrement plus convergent. Dans le bas du tableau, l’amélioration est plus nette : les scores des dix derniers pays sont passés d’un intervalle de 0,2512-0,4049 à 0,3747-0,4371.
Sénégal et Côte d’Ivoire, deux signaux forts en Afrique de l’Ouest
L’un des enseignements stratégiques du classement concerne l’Afrique de l’Ouest. En 2010, la Libye et le Botswana figuraient parmi les dix premiers pays africains. En 2024, ils ont été remplacés par le Sénégal et la Côte d’Ivoire, qui ont fait leur entrée dans le quintile supérieur respectivement en 2016 et 2023.
Cette évolution est significative. Elle montre que l’Afrique de l’Ouest, longtemps en retrait par rapport à l’Afrique du Nord et à l’Afrique australe, commence à faire émerger des pôles industriels plus visibles. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire se distinguent par une combinaison de croissance, d’infrastructures, de politiques publiques, de zones industrielles, de diversification progressive et de dynamisme du secteur privé.
Leur présence dans le Top 10 ne signifie pas que la transformation industrielle y est achevée. Elle indique plutôt que ces économies ont franchi un seuil. Pour les banques, les investisseurs, les fonds de capital et les institutions de développement, ces pays deviennent des marchés où les besoins de financement industriel, de logistique, d’énergie, d’agro-transformation et d’exportation vont continuer de croître.
Le Nigeria et le Ghana restent également parmi les économies les plus avancées de la sous-région, même s’ils se positionnent dans le quintile intermédiaire supérieur. Leur potentiel industriel demeure important, mais leurs défis structurels, énergétiques, logistiques et macroéconomiques continuent de peser sur leur classement.
Des gagnants, des reculs et une Afrique industrielle à plusieurs vitesses
Plusieurs pays ont enregistré des progressions notables entre 2010 et 2024. Le Bénin, la République démocratique du Congo, Djibouti, le Gabon, la Mauritanie, la Somalie, le Sénégal, le Rwanda, la Guinée et la Sierra Leone figurent parmi les économies ayant gagné au moins cinq places.
Ces progressions ne traduisent pas toujours une industrialisation déjà mature. Elles signalent souvent une amélioration des conditions industrielles, une meilleure dynamique d’investissement, un renforcement des infrastructures ou une progression de certains déterminants. Elles indiquent surtout que les pays partis de niveaux plus faibles peuvent avancer rapidement lorsqu’ils combinent réformes, investissements et stabilité relative.
À l’inverse, la Libye, le Lesotho, le Cap-Vert, Sao Tomé-et-Principe, le Niger, le Botswana, la Guinée équatoriale, le Soudan, les Seychelles, le Mali et Madagascar ont enregistré les reculs les plus importants, perdant au moins cinq places par rapport à 2010. Ces trajectoires rappellent que l’industrialisation reste vulnérable aux chocs politiques, aux crises sécuritaires, aux faiblesses institutionnelles, à la dépendance aux matières premières et à l’absence de stratégie productive cohérente.
L’Afrique du Nord conserve son avance
Les disparités régionales demeurent profondes. L’Afrique du Nord reste la région la plus industrialisée du continent, suivie de l’Afrique australe. La plupart des pays nord-africains affichent des scores supérieurs à la moyenne africaine, à l’exception de la Libye et de la Mauritanie, classées respectivement dans les quintiles intermédiaire et intermédiaire inférieur.
L’Afrique du Sud reste le seul pays subsaharien capable de rivaliser avec les économies nord-africaines les mieux classées. Maurice, l’Eswatini et la Namibie occupent aussi des positions solides dans le quintile supérieur, confirmant le poids relatif de l’Afrique australe dans la géographie industrielle continentale.
En Afrique centrale, le Gabon domine, suivi de la République démocratique du Congo, de la Guinée équatoriale et du Cameroun, classés dans le quintile intermédiaire supérieur. En Afrique de l’Est, le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie occupent les meilleures places régionales. Mais dans l’ensemble, l’Afrique de l’Est, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale restent encore en retrait par rapport aux deux grandes zones dominantes que sont le Nord et le Sud du continent.
Le vrai défi : produire plus, transformer mieux, exporter autrement
Malgré les progrès observés, le rapport souligne une faiblesse majeure : les performances manufacturières restent les plus fragiles parmi les dimensions de l’indice. Autrement dit, les conditions de l’industrialisation s’améliorent dans plusieurs pays, mais la capacité réelle de production, la compétitivité, la sophistication des exportations et la densité du tissu industriel demeurent insuffisantes.
La valeur ajoutée manufacturière africaine a certes augmenté en termes absolus, passant de 285 milliards de dollars en 2020 à 351 milliards de dollars en 2025. Mais le continent représente toujours moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4 % des exportations mondiales de produits manufacturés. C’est là que se situe le cœur du problème : l’Afrique progresse, mais reste marginale dans la production industrielle mondiale.
Le continent continue d’exporter trop de matières premières et trop peu de produits transformés. Il crée encore insuffisamment d’emplois industriels qualifiés. Il dépend de chaînes d’approvisionnement extérieures pour de nombreux biens essentiels. Et ses entreprises industrielles restent souvent confrontées au coût de l’énergie, à la faiblesse des infrastructures, au manque de financement long, à l’étroitesse des marchés nationaux et aux contraintes de productivité.
L’industrialisation ne peut plus être seulement nationale
La leçon stratégique de l’édition 2025 est claire : aucun pays africain ne pourra atteindre seul une industrialisation transformatrice en s’appuyant uniquement sur des stratégies nationales isolées. La prochaine étape doit être régionale, continentale et financièrement plus ambitieuse.
La Zone de libre-échange continentale africaine offre ici un cadre décisif. En élargissant les marchés, en facilitant les échanges et en soutenant l’émergence de chaînes de valeur régionales, la ZLECAf peut permettre aux pays africains de dépasser les limites de leurs marchés domestiques. Mais pour produire un véritable impact industriel, elle devra être accompagnée de corridors logistiques, de parcs industriels, de zones économiques spéciales, d’infrastructures énergétiques fiables, de compétences techniques et de financements adaptés.
L’enjeu est également bancaire et financier. L’industrialisation exige des capitaux longs, des mécanismes de garantie, des financements mixtes, des banques capables d’accompagner les entreprises industrielles, des marchés de capitaux plus profonds et des institutions de développement plus offensives. Sans financement patient, l’industrie africaine restera prisonnière d’une logique de projets limités, au lieu de devenir un moteur de transformation structurelle.
Le classement 2025 ne raconte donc pas seulement la victoire du Maroc sur l’Afrique du Sud. Il révèle une Afrique industrielle en mouvement, mais encore fragmentée, sous-financée et inégalement préparée. Le continent a désormais besoin d’une nouvelle doctrine : transformer localement, financer massivement, intégrer régionalement et produire pour des marchés africains et mondiaux. C’est à ce prix que l’industrialisation cessera d’être un indicateur de progrès pour devenir une véritable stratégie de puissance économique.
Patrick Tchounjo



