Le Cameroun mise sur l’impôt pour atteindre 6 500 milliards FCFA de recettes à l’horizon 2029

Le Cameroun entre dans une séquence budgétaire où l’argent public devra venir de moins en moins du pétrole, des recettes exceptionnelles et des dons, et de plus en plus de la capacité interne de l’État à mobiliser l’impôt, les droits de douane et les ressources non pétrolières. C’est le véritable signal du Document de programmation économique et budgétaire à moyen terme 2027-2029, présenté début juillet 2026 dans le cadre des orientations budgétaires de l’État. Le ministère des Finances indique que ce document fixe le cadre prévisionnel de l’action publique sur trois ans, avec un accent mis sur la mobilisation accrue des recettes internes, l’efficacité de la dépense publique et la préservation de la viabilité des finances publiques.
Selon les projections, les recettes budgétaires de l’État devraient atteindre 5 652,6 milliards FCFA en 2027, en hausse de 2,6 % par rapport à 2026, avant de s’établir en moyenne à 6 486,7 milliards FCFA sur les années suivantes, soit une progression de 15,2 %. L’objectif est clair : installer une trajectoire de ressources plus robuste, capable de financer les priorités publiques dans un contexte où les marges extérieures se resserrent.
Le cœur de cette stratégie repose sur les recettes non pétrolières. Elles sont attendues à 5 181,8 milliards FCFA en 2027, contre 4 771,4 milliards FCFA en 2026, soit 410,4 milliards FCFA supplémentaires en un an. Dans le détail, les recettes fiscales devraient atteindre 3 489,4 milliards FCFA, les recettes douanières 1 266,2 milliards FCFA, et les recettes non fiscales 426,2 milliards FCFA. Les seules recettes fiscales et douanières progresseraient globalement de 321 milliards FCFA par rapport à 2026.
Cette trajectoire traduit une priorité désormais centrale : élargir et renforcer le rendement de l’appareil fiscal. Le document relie cette progression à une croissance de 6,5 % de l’activité non pétrolière et à un effort fiscal supplémentaire équivalant à 0,4 % du PIB, dont 0,3 % attendu de la Direction générale des impôts et 0,1 % de la Direction générale des Douanes. Autrement dit, l’État ne compte pas seulement sur la croissance mécanique de l’économie. Il entend aussi accroître la capacité de collecte, améliorer le civisme fiscal, réduire les fuites et mieux capter l’activité économique formelle.
Le changement est d’autant plus stratégique que le pétrole devrait peser nettement moins dans les ressources publiques. Les recettes pétrolières sont projetées à 425,8 milliards FCFA en 2027, en baisse de 253,3 milliards FCFA, soit 35,6 % par rapport à 2026. La redevance pétrolière et gazière reculerait de 579,8 milliards FCFA à 344,8 milliards FCFA, sous l’effet d’hypothèses défavorables sur les prix et la production de pétrole et de gaz. À cela s’ajoute le retrait d’un windfall de 120 milliards FCFA intégré aux recettes de 2026.
L’impôt sur les sociétés pétrolières devrait également diminuer, passant de 119,3 milliards FCFA à 112 milliards FCFA en 2027. À moyen terme, les recettes pétrolières sont attendues autour de 450,5 milliards FCFA en moyenne entre 2028 et 2029. La hausse serait donc modérée, insuffisante pour redevenir le moteur principal de la mobilisation budgétaire.
Les dons, eux aussi, devraient jouer un rôle moins important. Répartis entre dons-projets et dons-programmes, ils sont projetés à 44,6 milliards FCFA en 2027, contre 73,8 milliards FCFA un an plus tôt. Le recul atteint 29,2 milliards FCFA, soit 39,6 %, en lien avec l’achèvement du programme Contrat de Désendettement et de Développement, le C2D. Pour 2028 et 2029, les dons sont projetés à 49,5 milliards FCFA en moyenne. Le document mentionne toutefois une baisse de 6,5 % par rapport à 2027, une indication qui semble incohérente avec les montants publiés, puisque 49,5 milliards FCFA restent supérieurs aux 44,6 milliards FCFA prévus pour 2027.
Cette incohérence chiffrée mérite attention. Dans un document de programmation budgétaire, la précision des hypothèses est essentielle, car elle conditionne la lecture des investisseurs, des partenaires techniques, des parlementaires et des contribuables. Une trajectoire budgétaire crédible ne repose pas seulement sur des objectifs ambitieux ; elle exige aussi des données cohérentes, lisibles et vérifiables.
L’enjeu dépasse donc la simple progression des recettes. Il touche au modèle de financement de l’État camerounais. En réduisant progressivement sa dépendance relative au pétrole et aux dons, le pays cherche à construire une base budgétaire plus domestique. Mais ce virage a un coût politique et économique. Mobiliser davantage d’impôts et de droits de douane suppose une administration plus efficace, une économie plus formalisée, une relation plus saine avec les entreprises et une capacité à éviter que l’effort fiscal ne pèse excessivement sur les mêmes contribuables.
Le ministère des Finances reconnaît d’ailleurs plusieurs risques susceptibles d’affecter la trajectoire retenue, notamment les retards dans la mise en œuvre de certaines mesures fiscales, les pressions sécuritaires, la fragilité financière de certaines entreprises du secteur de l’électricité et le resserrement des conditions de financement sur le marché intérieur. Il précise également que le bouclage financier des budgets 2027 à 2029 reste lié à la conclusion attendue d’un nouveau programme économique et financier avec le Fonds monétaire international.
C’est là que se jouera la crédibilité de la séquence 2027-2029. Le Cameroun affiche une ambition budgétaire nette : porter ses recettes vers près de 6 500 milliards FCFA et faire des ressources internes le pilier du financement public. Mais la réussite de cette stratégie dépendra moins de l’annonce des chiffres que de la qualité d’exécution : élargissement réel de l’assiette fiscale, modernisation des régies financières, lutte contre les niches improductives, maîtrise des exonérations, contrôle des dépenses et soutien effectif à l’économie productive.
Le pays prépare donc une transition budgétaire sensible. Moins de pétrole. Moins de dons. Plus d’impôts, plus de douanes, plus d’exigence sur la performance administrative. Si elle est bien conduite, cette évolution peut renforcer la souveraineté financière de l’État. Si elle est mal calibrée, elle peut accentuer la pression sur les entreprises, freiner l’investissement et nourrir la défiance fiscale. Entre ces deux scénarios, tout dépendra de la capacité du gouvernement à transformer une programmation ambitieuse en discipline budgétaire crédible.
Patrick Tchounjo



