La BEAC rejoint le PAPSS : un pas décisif vers la souveraineté financière africaine

L’intégration africaine ne se jouera pas seulement dans les discours politiques, les accords commerciaux ou les grandes infrastructures logistiques. Elle se jouera aussi, et peut-être surtout, dans la capacité des entreprises, des banques, des fintechs et des particuliers à transférer de l’argent rapidement, à moindre coût, d’un pays africain à un autre. En rejoignant officiellement le Système panafricain de paiement et de règlement, plus connu sous son acronyme anglais PAPSS, la Banque des États de l’Afrique centrale fait entrer la CEMAC dans une nouvelle phase de connectivité financière.
L’annonce est majeure. La BEAC couvre les six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale : Cameroun, République centrafricaine, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad. Son adhésion donne au PAPSS un point d’ancrage stratégique en Afrique centrale et francophone, dans une région souvent considérée comme l’un des maillons les plus difficiles à intégrer dans les grands circuits de paiement du continent.
L’enjeu dépasse la technique bancaire. Il s’agit de réduire l’une des grandes absurdités du commerce africain : la difficulté de payer un partenaire du continent sans passer par des devises tierces, des banques correspondantes étrangères ou des circuits coûteux. Le PAPSS a précisément été lancé pour faciliter les paiements transfrontaliers instantanés en monnaies locales africaines, dans le cadre de la dynamique portée par la ZLECAf, avec l’appui d’Afreximbank et de l’Union africaine.
Avec l’entrée de la BEAC, le réseau PAPSS revendique désormais une présence dans 28 pays africains, avec plus de 190 banques commerciales et fintechs, soutenues par 16 switches. À travers ses partenaires élargis, les participants peuvent également envoyer de l’argent vers plus de 250 institutions financières supplémentaires. Ces chiffres donnent la mesure du changement : le PAPSS n’est plus seulement une promesse d’intégration financière, il devient progressivement une infrastructure continentale.
Pour l’Afrique centrale, l’impact potentiel est considérable. La CEMAC représente un marché de plus de 72 millions d’habitants, mais reste confrontée à une fragmentation commerciale persistante, à des coûts de transaction élevés et à une faible fluidité des paiements entre pays africains. L’adhésion de la BEAC peut changer la donne si les banques commerciales, les établissements de paiement et les fintechs de la région s’approprient rapidement la plateforme.
Le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a résumé l’enjeu en insistant sur des paiements transfrontaliers plus rapides, plus abordables et plus efficaces entre les pays de la CEMAC et le reste de l’Afrique. Son message aux banques et institutions financières est clair : l’infrastructure existe désormais, mais son efficacité dépendra de l’engagement du secteur financier.
C’est un point crucial. Une plateforme de paiement, même panafricaine, ne transforme pas un marché par décret. Elle doit être intégrée dans les systèmes bancaires, comprise par les entreprises, adoptée par les fintechs, soutenue par les régulateurs et rendue réellement accessible aux utilisateurs. Le succès du PAPSS en Afrique centrale dépendra donc de la vitesse d’exécution, de la qualité de l’interopérabilité et de la confiance que les acteurs financiers placeront dans ce nouveau rail.
Pour les entreprises, la promesse est directe : payer et être payé plus vite, dans de meilleures conditions, avec moins d’intermédiaires et moins de dépendance aux devises extérieures. Pour les banques, le PAPSS ouvre la possibilité d’élargir leurs services au-delà des frontières nationales et de mieux accompagner les clients engagés dans le commerce régional. Pour les fintechs, il crée un espace d’innovation autour des paiements, des transferts, du règlement marchand et des services financiers transfrontaliers.
Le bénéfice est également politique et monétaire. En permettant aux paiements africains d’être traités et réglés sur le continent, le PAPSS participe à la construction d’une forme de souveraineté financière africaine. Il ne s’agit pas de fermer l’Afrique au reste du monde, mais de réduire sa dépendance structurelle aux infrastructures extérieures pour des échanges qui concernent d’abord des acteurs africains. C’est l’un des arguments les plus forts défendus par les promoteurs du dispositif, qui présentent le PAPSS comme un outil de réduction des coûts, d’accélération des règlements et de consolidation de l’autonomie financière du continent.
La portée stratégique est encore plus large si l’on tient compte du calendrier. Une phase pilote est également prévue avec la BCEAO, ce qui pourrait, à terme, connecter plus fortement l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest francophone dans une même architecture de paiement. Pour les entreprises opérant entre Douala, Libreville, Brazzaville, Dakar, Abidjan, Lomé ou Cotonou, l’enjeu est considérable : réduire les lenteurs de règlement, sécuriser les transactions et rendre le commerce régional plus fluide.
Mais la réussite ne sera pas automatique. Le PAPSS devra composer avec plusieurs défis : la maturité inégale des infrastructures numériques, les exigences de conformité, la supervision des risques, la cybersécurité, la liquidité entre monnaies, les règles de change et l’adoption réelle par les banques commerciales. La presse internationale a déjà relevé que le système, malgré son potentiel, devra surmonter les contraintes d’infrastructure, la volatilité des monnaies et la nécessité d’une bonne coordination avec les banques centrales nationales et régionales.
L’adhésion de la BEAC doit donc être lue comme un point de départ, non comme une ligne d’arrivée. D’ici la fin de l’année 2026, le travail consistera à rendre cette participation opérationnelle, à intégrer les institutions financières de la CEMAC et à préparer le déploiement effectif des services auprès des entreprises et des particuliers.
Pour l’Afrique centrale, souvent décrite comme une région riche en ressources mais insuffisamment connectée sur le plan économique, le signal est puissant. En rejoignant le PAPSS, la BEAC donne à la CEMAC une porte d’entrée vers une infrastructure capable de rapprocher les marchés, de réduire les coûts de transaction et de soutenir le commerce intra-africain.
La vraie question est désormais celle de l’usage. Si les banques, les fintechs et les entreprises suivent, cette adhésion pourrait devenir l’un des tournants les plus structurants de l’intégration financière en Afrique centrale. Sinon, elle restera une avancée institutionnelle de plus. Dans la bataille du commerce africain, ce sont les infrastructures utilisées, et non seulement annoncées, qui changent réellement l’économie.
Patrick Tchounjo



