UEMOA : la BOAD et la CICA-RE placent la réassurance au cœur du financement du développement

Dans le financement du développement, l’argent ne suffit plus. Les grands projets d’infrastructures, les investissements agricoles, les programmes publics, les financements aux PME et les opérations de transformation productive exigent désormais autre chose : une capacité à identifier, partager, absorber et transférer les risques. C’est dans cette logique que la Banque Ouest Africaine de Développement et la CICA-RE viennent de franchir une étape importante à Lomé.
Le 7 juillet 2026, à Lomé, Abdoulaye Daffe, Vice-président de la BOAD, et Karim Diarassouba, Directeur Général de la Compagnie Commune de Réassurance des États membres de la CIMA, ont signé un accord destiné à renforcer le partenariat stratégique entre les deux institutions dans les domaines de l’assurance et de la réassurance.

L’enjeu dépasse la coopération institutionnelle. Il touche au cœur même du financement régional : comment sécuriser les projets structurants, réduire l’exposition aux risques, optimiser les bilans des institutions financières et mobiliser davantage de capacités africaines au service du développement durable.
La BOAD occupe une place centrale dans l’architecture financière régionale. Institution spécialisée commune aux huit États de l’UEMOA, elle a pour mandat de promouvoir le développement équilibré des États membres et l’intégration économique régionale. La CICA-RE, de son côté, s’inscrit dans l’écosystème de la CIMA, cadre communautaire de régulation des marchés d’assurance en Afrique francophone. Leur rapprochement traduit donc une conviction forte : le développement ne se finance durablement que si les risques sont mieux couverts.
Cet accord s’inscrit dans les orientations des plans stratégiques respectifs des deux institutions : « Djoliba… La Suite » pour la BOAD et « CICA-RE AMBITION 2029 » pour la CICA-RE. Il vise à installer une synergie opérationnelle durable à travers quatre axes : le partage d’expertise technique, le renforcement des capacités des équipes, la mobilisation de solutions d’assurance adaptées aux projets financés et la promotion de mécanismes innovants de mitigation des risques dans l’écosystème financier régional.
Le sujet est stratégique. Dans un environnement marqué par la montée des risques climatiques, l’instabilité sécuritaire dans certaines zones, la pression sur les finances publiques, la complexité croissante des projets d’infrastructures et la nécessité de mobiliser davantage de capitaux privés, les mécanismes d’assurance et de réassurance deviennent des outils de compétitivité financière. Ils ne servent plus seulement à indemniser après un sinistre. Ils deviennent des instruments de structuration, de confiance et d’optimisation du risque.

Pour la BOAD, cet accord s’inscrit notamment dans une logique de consolidation des mécanismes de transfert et de partage des risques. Abdoulaye Daffe, s’exprimant au nom de Serge Ekué, Président de la BOAD, a souligné que ce partenariat renforce la coopération avec la CICA-RE et s’intègre dans l’approche « Originate to Distribute » de la banque. Cette approche suppose de ne plus seulement porter les financements dans le bilan de l’institution, mais de mieux organiser leur distribution, leur couverture, leur refinancement et leur partage avec d’autres acteurs financiers.
La logique est claire : plus les risques sont mieux identifiés et mieux répartis, plus la banque de développement peut accroître son effet de levier, préserver la solidité de son bilan et mobiliser davantage de ressources pour financer les économies de l’Union.
Pour la CICA-RE, l’accord constitue également un signal fort. Karim Diarassouba a résumé l’ambition en expliquant que cette coopération vise à mettre l’assurance et la réassurance au service du financement du développement. En associant l’expertise financière de la BOAD et le savoir-faire technique de la CICA-RE en matière de couverture des risques, les deux institutions veulent contribuer à sécuriser les projets structurants, renforcer la résilience des économies de l’UEMOA et mieux mobiliser les capacités africaines.
La portée de l’accord pourrait se mesurer dans plusieurs secteurs. Dans les infrastructures, des mécanismes de couverture plus robustes peuvent rassurer les prêteurs, les investisseurs et les États. Dans l’agriculture, l’assurance indicielle peut offrir des solutions mieux adaptées aux chocs climatiques, notamment pour les producteurs et les filières vulnérables. Pour les PME et PMI, une meilleure couverture des risques peut contribuer à améliorer l’accès au crédit, surtout lorsque les garanties classiques restent insuffisantes.
Mais l’enjeu n’est pas seulement technique. Il est aussi politique et économique. L’Afrique de l’Ouest a besoin de financer ses propres priorités avec des outils adaptés à ses réalités. Or, une partie des grands risques liés aux projets africains reste encore largement transférée ou traitée hors du continent. En renforçant les capacités régionales d’assurance et de réassurance, la BOAD et la CICA-RE travaillent aussi à une forme de souveraineté financière : retenir davantage de valeur, d’expertise et de capacité de couverture dans l’espace africain.
L’accord signé à Lomé marque donc une évolution importante dans la manière de penser le développement. Pendant longtemps, l’attention s’est concentrée sur les volumes de financement mobilisés. La prochaine bataille portera davantage sur la qualité du financement : sa soutenabilité, son exposition au risque, sa capacité à attirer d’autres investisseurs et son impact réel sur l’économie.
En rapprochant banque de développement et réassureur régional, la BOAD et la CICA-RE dessinent une architecture plus sophistiquée du financement en UEMOA. Une architecture où l’assurance n’est plus périphérique, mais centrale. Où la réassurance n’est plus seulement un marché technique, mais un outil stratégique. Où le développement ne se mesure plus uniquement au montant des prêts accordés, mais à la capacité des institutions à rendre les projets finançables, bancables et résilients.
À travers ce partenariat, les deux institutions réaffirment ainsi une ambition commune : bâtir un écosystème financier régional plus robuste, capable de transformer les risques en leviers de financement et les contraintes en opportunités de croissance pour l’Afrique de l’Ouest.
Patrick Tchounjo



