Christian Din Dika : l’Afrique centrale entre dans l’ère du capital régional

Pendant des décennies, le récit économique de l’Afrique centrale s’est écrit presque exclusivement autour du pétrole, du gaz, du bois et des minerais. Cette lecture n’est plus suffisante. À mesure que la CEMAC consolide ses infrastructures financières, une transformation moins spectaculaire mais potentiellement plus décisive se dessine : la région commence à se doter des instruments capables de convertir son épargne en investissements productifs. Pour Christian Din Dika, PDG du Groupe Emrald Securities Services, ce basculement annonce un nouveau cycle de développement. La question n’est désormais plus seulement de savoir ce que l’Afrique centrale peut extraire de son sous-sol, mais ce qu’elle peut financer avec ses propres capitaux.
Cette analyse porte la marque d’un professionnel situé au cœur de cette mutation. Fondé et dirigé par Christian Din Dika, Emrald Securities Services se présente comme le premier groupe financier indépendant originaire de la CEMAC réunissant une société de Bourse et une société de gestion d’actifs agréées. Son positionnement lui donne une lecture directe des besoins de financement des États, des entreprises et des investisseurs institutionnels de la région.
Le diagnostic qu’il formule est clair : l’Afrique centrale dispose désormais d’une architecture financière plus cohérente. La BEAC encadre un marché régional des titres publics devenu central pour les trésoreries nationales. La BVMAC rassemble les émissions obligataires et un compartiment actions encore limité, mais renforcé en 2026 par l’entrée de BGFI Holding. Les banques se consolident, tandis que les assureurs, caisses de retraite et sociétés de gestion accumulent progressivement des ressources susceptibles d’être investies à long terme.
Ce socle reste imparfait. Il constitue néanmoins une rupture avec une époque où les grands projets dépendaient presque systématiquement des bailleurs multilatéraux, des banques étrangères ou des recettes tirées des hydrocarbures.
La BVMAC change de dimension, mais pas encore de profondeur
La montée en puissance de la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale constitue l’un des signes les plus visibles de cette évolution.
Au 17 juillet 2026, la BVMAC affichait une capitalisation boursière globale de 1 785,7 milliards de FCFA et un encours de dettes obligataires de 1 228,8 milliards de FCFA. Ces chiffres confirment que le marché régional n’est plus une simple construction institutionnelle : il porte désormais un volume significatif de capitaux, principalement mobilisés au profit des États et des institutions publiques.
L’introduction en Bourse de BGFI Holding, le 7 mai 2026, a également renforcé le compartiment actions et fait entrer sur la cote l’un des principaux groupes financiers d’Afrique centrale. Mais le marché reste étroit, avec un nombre limité de sociétés cotées et une liquidité secondaire encore insuffisante.
C’est ici que se situe la prochaine bataille.
Une Bourse ne se mesure pas seulement à sa capitalisation. Elle se juge à la fréquence des transactions, à la diversité de ses émetteurs, à la qualité de l’information financière et à la capacité des investisseurs à acheter ou vendre sans provoquer de fortes variations de prix.
Pour franchir un nouveau cap, la BVMAC devra attirer davantage d’entreprises privées : banques, assureurs, télécommunications, agro-industries, sociétés immobilières, énergéticiens et groupes familiaux arrivés à maturité. Le marché obligataire a démontré que l’épargne régionale pouvait être mobilisée. Le marché actions doit désormais prouver qu’il peut financer la croissance, la transmission et la gouvernance des entreprises.

La dette en monnaie locale devient une infrastructure économique
La deuxième mutation concerne les obligations souveraines.
Le marché des valeurs du Trésor organisé sous l’égide de la BEAC est devenu un instrument régulier de financement budgétaire. En 2026, les États de la CEMAC ont continué de publier des calendriers trimestriels d’émissions de bons et d’obligations, confirmant l’installation progressive d’une culture de financement en monnaie locale.
Cette évolution s’inscrit dans un mouvement continental. Selon l’OCDE, les émissions annuelles de dette souveraine africaine sont passées de 70 milliards de dollars en 2007 à 350 milliards en 2024. Sur la même période, l’encours de dette obligataire négociable a progressé de 160 à 730 milliards de dollars.
L’enjeu dépasse la diversification des sources de financement.
Lorsqu’un État emprunte dans sa propre monnaie, il réduit son exposition directe aux fluctuations du dollar ou de l’euro. Il contribue aussi à créer une courbe de taux de référence permettant aux entreprises de mieux déterminer le coût de leurs propres émissions.
Mais cette dynamique comporte un risque : que les États absorbent l’essentiel de la liquidité disponible et réduisent la capacité des banques et des investisseurs à financer le secteur privé.
Le prochain cycle devra donc être celui du rééquilibrage. Les obligations souveraines ont construit le marché. Les obligations d’entreprises, les fonds d’investissement et les actions devront maintenant l’élargir.
Le capital institutionnel, grande réserve encore sous-exploitée
Pour Christian Din Dika, le véritable potentiel réside dans la mobilisation des investisseurs institutionnels.
Les compagnies d’assurance, les caisses de retraite, les organismes de prévoyance et les sociétés de gestion accumulent des ressources longues. Or ces capitaux sont particulièrement adaptés au financement des infrastructures, de l’immobilier, de l’énergie et des entreprises en expansion.
Le problème n’est pas toujours l’absence d’argent. Il réside dans l’insuffisance d’actifs suffisamment structurés, rentables, transparents et compatibles avec les règles prudentielles.
Pour attirer cette épargne, l’Afrique centrale devra donc produire davantage de projets bancables. Les États devront améliorer la préparation des infrastructures. Les entreprises devront renforcer leur gouvernance et publier des comptes fiables. Les acteurs financiers devront concevoir des instruments adaptés aux différents profils de risque.
C’est précisément dans cet espace que les sociétés de Bourse et les gestionnaires d’actifs peuvent jouer un rôle plus important : transformer un besoin économique en produit financier compréhensible et investissable.
L’immobilier peut devenir une véritable classe d’actifs
La réflexion de Christian Din Dika accorde également une place centrale à l’immobilier.
La croissance de Douala, Yaoundé, Libreville, Brazzaville, Pointe-Noire ou N’Djamena crée des besoins massifs en logements, bureaux, entrepôts, plateformes logistiques, centres commerciaux et infrastructures urbaines. Pourtant, le financement du secteur repose encore largement sur les fonds propres des promoteurs, les crédits bancaires classiques et des montages souvent insuffisamment structurés.
Ce modèle atteint rapidement ses limites.
Les banques collectent majoritairement des ressources de court terme, alors que les projets immobiliers exigent des financements pouvant courir sur dix, quinze ou vingt ans. Cette inadéquation entre la durée des dépôts et celle des investissements ralentit la construction et renchérit les coûts.
Les marchés de capitaux peuvent contribuer à résoudre cette équation grâce aux obligations de projet, aux fonds immobiliers, aux organismes de placement collectif et, à terme, aux sociétés foncières cotées inspirées des REIT.
Pour la BVMAC, l’immobilier pourrait constituer une porte d’entrée stratégique vers une cote plus diversifiée. Des véhicules professionnels, correctement réglementés et adossés à des revenus locatifs transparents, offriraient aux investisseurs institutionnels des actifs de long terme tout en finançant l’urbanisation de la région.
De l’économie extractive à l’économie d’allocation
Le nouveau cycle décrit par Christian Din Dika ne signifie pas la disparition des matières premières. Le pétrole, le gaz, le bois et les minerais resteront des sources essentielles de revenus.
La transformation réside ailleurs : dans la capacité à utiliser ces revenus comme levier de capitalisation plutôt que comme simple ressource budgétaire.
Une économie moderne ne se distingue pas uniquement par ce qu’elle produit. Elle se distingue par la manière dont elle oriente son épargne, mesure le risque et sélectionne les investissements capables de créer de la valeur dans le temps.
L’Afrique centrale possède désormais plusieurs briques de cette architecture. Il lui reste à les connecter.
La BEAC, la BVMAC, la COSUMAF, les banques, les sociétés de Bourse, les assureurs, les fonds de pension et les gestionnaires d’actifs devront construire un continuum financier allant de l’épargne des ménages au financement des grandes infrastructures.
Le véritable enjeu sera l’exécution
La vision est prometteuse. Sa réussite ne sera toutefois pas automatique.
Le marché devra gagner en transparence. Les émetteurs devront améliorer la qualité de leurs informations. Les investisseurs devront être mieux protégés. La liquidité secondaire devra progresser. Les entreprises devront accepter les exigences de gouvernance qu’impose l’ouverture du capital.
Surtout, les marchés financiers ne devront pas devenir un simple prolongement des besoins budgétaires des États.
Leur maturité se mesurera à leur capacité à financer une usine, un réseau énergétique, un promoteur immobilier, une entreprise technologique ou un champion régional.
C’est à cette condition que l’analyse de Christian Din Dika prendra tout son sens. L’Afrique centrale n’entrera pas dans un nouveau cycle uniquement parce que ses marchés grossissent. Elle y entrera lorsqu’elle saura transformer son épargne en capital productif, son capital en entreprises solides, et ses entreprises en croissance durable.
Patrick Tchounjo



