COFINA : Jean-Luc Konan veut faire de l’intelligence artificielle un accélérateur de discernement pour la finance africaine

Face à un déficit de financement des PME supérieur à 330 milliards de dollars, Jean-Luc Konan refuse de choisir entre technologie et proximité. Le PDG du Groupe COFINA veut utiliser l’intelligence artificielle pour accélérer l’analyse du risque, sans abandonner ce qui fonde son modèle : la compréhension des entrepreneurs, des filières et des réalités locales. Derrière cette doctrine se dessine une stratégie plus large, mêlant expansion panafricaine, acquisition potentielle au Cameroun et investissement dans le capital humain.
La finance africaine ne manque pas seulement de capitaux. Elle manque encore d’outils capables de lire correctement les entreprises qui les demandent.
C’est dans cet espace que Jean-Luc Konan positionne COFINA. Pour le fondateur du groupe, l’intelligence artificielle ne doit ni remplacer le banquier ni automatiser aveuglément le crédit. Elle doit améliorer la qualité de la décision, réduire le temps consacré au traitement de l’information et permettre aux équipes de se concentrer sur la compréhension des dirigeants.
« Je vois l’intelligence artificielle comme un accélérateur de discernement. »
Cette formule résume une vision de la transformation numérique plus prudente que spectaculaire. Elle traduit surtout le principal défi de la mésofinance : industrialiser l’analyse sans perdre la proximité qui lui permet de financer des entreprises souvent mal comprises par les banques traditionnelles.
L’intelligence artificielle face au déficit d’information
Le financement des PME africaines reste contraint par une asymétrie profonde. De nombreuses entreprises disposent d’une activité réelle, d’une clientèle et d’un potentiel de croissance, mais présentent des données comptables incomplètes, une gouvernance encore en construction ou des revenus difficiles à documenter selon les standards bancaires classiques.
L’intelligence artificielle peut réduire une partie de ce déficit d’information. Elle permet de traiter davantage de données, de repérer des anomalies, d’identifier certains signaux de fragilité et d’accélérer la segmentation des dossiers.
Pour COFINA, le gain potentiel est double. L’institution peut raccourcir les délais de décision tout en améliorant la cohérence de ses analyses. À mesure que le groupe s’étend géographiquement, cette capacité devient stratégique : les outils peuvent aider à harmoniser les méthodes entre plusieurs marchés sans dépendre exclusivement de processus manuels.
Mais la position de Jean-Luc Konan repose sur une limite clairement assumée. Un algorithme ne remplace ni la visite d’une unité de production, ni l’échange avec un entrepreneur, ni l’observation d’une filière. Il peut établir des corrélations ; il ne comprend pas nécessairement la qualité d’une équipe, la réputation d’un dirigeant ou sa capacité à réagir à une crise.
La technologie doit donc enrichir le jugement, pas l’effacer.
Le vrai enjeu : financer plus sans dégrader le risque
Les PME représentent plus de 90 % du tissu économique africain, tandis que leur déficit de financement dépasse 330 milliards de dollars. L’écart est considérable : les entreprises qui concentrent l’essentiel de l’activité et de l’emploi restent aussi celles qui rencontrent le plus de difficultés à accéder au capital.
Dans un environnement marqué par des taux élevés et une conjoncture internationale incertaine, la réponse la plus facile serait de durcir les critères de crédit. Cette stratégie protégerait les bilans à court terme, mais accentuerait l’exclusion financière des entreprises intermédiaires.
Jean-Luc Konan défend une approche différente. Le risque ne doit pas être évité mécaniquement ; il doit être compris, tarifé et accompagné.
Cette doctrine est au cœur du modèle de mésofinance développé par COFINA. L’institution cible l’espace situé entre la microfinance et la banque traditionnelle : des entreprises trop structurées pour les produits de microcrédit, mais encore insuffisamment formalisées ou capitalisées pour satisfaire les exigences classiques des banques.
Depuis sa création, le groupe revendique l’accompagnement de plus de 157 000 projets d’entreprise. Ce volume démontre la capacité du modèle à atteindre une base large d’entrepreneurs.
Il ne suffit cependant pas, à lui seul, à mesurer la profondeur de l’impact. Le nombre de projets ne renseigne ni sur les montants engagés, ni sur la qualité du portefeuille, ni sur la progression du chiffre d’affaires ou de l’emploi chez les bénéficiaires. La prochaine étape de maturité devra donc porter sur la mesure des résultats économiques produits par les financements.
Pour COFINA, l’intelligence artificielle pourrait précisément contribuer à ce suivi : observer les trajectoires, détecter plus tôt les difficultés et différencier les entreprises qui ont besoin d’un refinancement de celles dont le modèle devient fragile.
Une bataille de données autant que de capitaux
Le principal risque de l’intelligence artificielle réside dans la qualité des informations utilisées.
Lorsque les données historiques sont incomplètes ou reflètent des pratiques d’exclusion anciennes, les modèles peuvent reproduire ces biais à plus grande vitesse. Une PME dirigée par une femme, installée hors d’une capitale ou opérant dans une filière peu documentée pourrait être pénalisée non parce qu’elle est moins viable, mais parce que les références disponibles sont insuffisantes.
COFINA devra donc éviter que l’automatisation ne transforme le manque de données en refus systématique.
La gouvernance des modèles deviendra aussi importante que leur performance. Les équipes devront comprendre les critères déterminants, vérifier les recommandations et conserver la capacité de contredire une décision automatisée lorsque la connaissance du terrain apporte des éléments nouveaux.
À cela s’ajoutent la protection des données, la cybersécurité et la conformité. Plus une institution utilise d’informations transactionnelles, comportementales ou commerciales, plus elle porte une responsabilité importante dans leur collecte, leur conservation et leur usage.
La technologie peut accélérer la finance. Elle peut également amplifier une erreur, une fraude ou une mauvaise classification.
Le Cameroun, prochain test de la stratégie panafricaine
COFINA est aujourd’hui présent au Sénégal, en Guinée, au Mali, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Togo, au Gabon et au Congo-Brazzaville. Le groupe dispose également d’une implantation en France à travers COFINA Services France.
La prochaine frontière pourrait être le Cameroun.
Des opportunités d’acquisition y sont actuellement étudiées, avec des discussions engagées auprès des autorités compétentes. En cas d’issue favorable, le groupe envisage une ouverture en 2027.
L’intérêt stratégique est évident. Le Cameroun constitue la plus grande économie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Son tissu entrepreneurial, ses besoins en financement et sa position régionale en font un marché capable d’accélérer le développement de COFINA en Afrique centrale.
Mais une acquisition présente des risques différents d’une implantation créée de toutes pièces.
Le groupe devra évaluer la qualité du portefeuille de l’établissement ciblé, ses engagements hors bilan, ses systèmes informatiques, sa conformité et sa culture de risque. Il devra également réussir l’intégration des équipes sans affaiblir la relation de proximité avec les clients.
Une entrée au Cameroun renforcerait la taille et la visibilité de COFINA. Elle exposerait aussi le groupe à une économie plus vaste, à une concurrence bancaire structurée et à des exigences réglementaires élevées.
La croissance géographique devra donc rester cohérente avec la prudence affichée par Jean-Luc Konan. Une institution de mésofinance ne peut pas défendre la qualité du discernement dans le crédit tout en précipitant ses propres décisions d’expansion.
Face aux fintechs, la proximité doit devenir une infrastructure
La montée en puissance des fintechs modifie la chaîne du financement africain. Ces acteurs peuvent simplifier l’entrée en relation, réduire les coûts de distribution et utiliser les données numériques pour évaluer plus rapidement certains profils.
Pour COFINA, cette concurrence peut devenir une opportunité à condition de ne pas chercher à reproduire mécaniquement les modèles technologiques.
Son avantage réside dans l’association de deux capacités : une connaissance accumulée des PME africaines et une relation directe avec les entrepreneurs. L’intelligence artificielle peut industrialiser cette connaissance, mais elle ne doit pas effacer la dimension humaine du modèle.
La proximité devra néanmoins évoluer. Elle ne peut plus reposer uniquement sur les agences, les visites physiques ou les échanges avec les chargés d’affaires. Elle doit également se traduire par des parcours numériques simples, des décisions plus rapides et un suivi plus personnalisé.
Le modèle gagnant ne sera probablement ni entièrement digital ni exclusivement relationnel. Il sera capable d’utiliser la technologie pour augmenter la disponibilité et la pertinence du conseil humain.
La mésofinance doit désormais accompagner l’entreprise au-delà du crédit
Après une douzaine d’années, Jean-Luc Konan tire un enseignement central : le financement reste un point de départ, jamais une finalité.
Une entreprise peut recevoir un crédit et rester fragile si elle ne renforce pas sa gouvernance, son organisation, son management ou ses compétences. Le capital financier permet d’acheter des équipements, de constituer un stock ou d’ouvrir un nouveau site. Il ne garantit pas la capacité à piloter une organisation devenue plus complexe.
C’est dans cette perspective que s’inscrit Tamani Management School. L’initiative prolonge les expériences développées avec COFINA Academy et Neemba Academy, en plaçant la formation des dirigeants au centre de la stratégie.
La logique économique est cohérente. Une PME mieux gouvernée présente un risque plus faible, utilise plus efficacement son financement et dispose de meilleures chances de changer d’échelle. Investir dans les compétences managériales revient donc aussi à améliorer indirectement la qualité du portefeuille financier.
COFINA finance les entreprises. Neemba accompagne des secteurs liés aux infrastructures et à l’industrie. Tamani Management School ambitionne de former les femmes et les hommes appelés à diriger ces organisations.
Jean-Luc Konan ne construit plus seulement une institution financière. Il cherche à organiser un écosystème dans lequel le crédit, les actifs productifs et le capital humain se renforcent mutuellement.
Une ambition 2030 fondée sur l’impact plutôt que sur la carte
À l’horizon 2030, COFINA veut devenir le partenaire naturel des entreprises africaines en croissance.
Cette ambition ne se résume pas au nombre de pays couverts. Elle suppose de démontrer que chaque implantation peut financer durablement le secteur privé local, recruter des compétences nationales et construire une institution crédible.
La prudence revendiquée par Jean-Luc Konan constitue ici un avantage, mais aussi une contrainte. Une croissance maîtrisée protège le groupe contre les erreurs d’intégration et les dégradations du risque. Elle peut toutefois ralentir son expansion face à des fintechs capables de se déployer rapidement grâce à des modèles plus légers.
COFINA devra donc trouver son propre rythme : suffisamment rapide pour saisir les opportunités, suffisamment discipliné pour protéger la confiance.
Cette confiance reste son actif central. Dans la finance des PME, une décision de crédit est toujours une lecture de l’avenir. L’intelligence artificielle peut rendre cette lecture plus rapide et plus documentée. Elle ne peut pas porter seule la responsabilité du choix.
Le défi : industrialiser le discernement sans le déshumaniser
La vision de Jean-Luc Konan place COFINA au cœur d’une tension majeure de la finance africaine.
Le continent doit financer beaucoup plus d’entreprises, mais ne peut pas se permettre de transformer la recherche de volume en accumulation de créances fragiles. Il doit exploiter davantage de données, tout en évitant d’exclure les entrepreneurs dont l’activité reste insuffisamment documentée. Il doit accélérer les décisions, sans renoncer à la compréhension du terrain.
L’intelligence artificielle ne résoudra pas le déficit de financement de 330 milliards de dollars. Elle peut néanmoins améliorer l’allocation du capital, réduire certaines erreurs et libérer du temps pour l’accompagnement.
Pour COFINA, le prochain cycle se jouera donc moins dans la sophistication des algorithmes que dans leur articulation avec le jugement humain.
Si le groupe réussit cette combinaison, sa transformation numérique ne sera pas seulement une modernisation interne. Elle peut devenir un modèle pour une finance africaine capable de gagner en échelle sans perdre sa capacité à comprendre ceux qu’elle finance.
Patrick Tchounjo



