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Jean-Philippe Bell remet les GAB au centre d’un enjeu plus large : la confiance dans le système bancaire

La polémique sur de supposés faux billets retirés dans les distributeurs automatiques camerounais pose en apparence une question technologique : peut-on encore faire confiance aux GAB ? L’interview de Jean-Philippe Bell, Country director d’Opérateur Monétique Afrique (OMOA), déplace pourtant le débat vers un terrain beaucoup plus stratégique. Si un billet contrefait parvenait effectivement jusqu’à un client via un distributeur, la faiblesse ne serait probablement pas d’abord celle de la machine. Elle se situerait dans la gouvernance du cash, entre la banque, ses agents, les convoyeurs de fonds et les procédures de contrôle. Un sujet qui touche directement à la confiance dans le système bancaire camerounais.

L’enjeu mérite d’être distingué du bruit produit par les réseaux sociaux. Jean-Philippe Bell précise qu’OMOA, qui affirme gérer plus de 80 % du parc de GAB au Cameroun, n’a reçu à sa connaissance aucune remontée bancaire confirmant des incidents de distribution de faux billets. Il considère donc le phénomène comme potentiellement marginal et insiste sur le caractère hypothétique des scénarios avancés.

Cette prudence est importante : il n’existe, dans l’interview, aucune donnée permettant de conclure à une diffusion significative de fausses coupures par les distributeurs camerounais.

Mais précisément, l’intérêt économique du débat se situe ailleurs.

Le GAB n’est que le dernier maillon d’une chaîne beaucoup plus longue

Un distributeur classique ne fabrique, ne certifie ni ne choisit les billets qu’il délivre. Il distribue les coupures préalablement introduites dans ses cassettes. OMOA intervient principalement dans l’installation, la mise en service et la maintenance des automates, et indique ne pas manipuler les espèces pendant les opérations de maintenance.

La question devient alors : qui contrôle l’argent avant son entrée dans la machine ?

La chaîne commence avec la BEAC, seule institution disposant du privilège d’émission monétaire dans la CEMAC et chargée notamment de garantir l’authenticité et la qualité des signes monétaires. La banque centrale indique elle-même disposer de machines de tri capables de détecter les fausses coupures.

Viennent ensuite les banques commerciales. Elles reçoivent les billets, collectent également les espèces déposées par leurs clients, procèdent à des contrôles puis approvisionnent leurs caisses et leurs distributeurs. Enfin, certains GAB extérieurs aux agences sont alimentés par des sociétés de convoyage de fonds.

Cette succession d’acteurs transforme un problème apparemment simple en risque opérationnel partagé.

Et c’est là que Jean-Philippe Bell apporte son éclairage le plus intéressant : si une fausse coupure authentiquement issue d’un GAB était établie, il faudrait remonter la chaîne plutôt que d’accuser automatiquement l’automate.

Jusqu’à 60 millions de FCFA : quand le risque opérationnel devient financier

Les montants manipulés expliquent pourquoi cette question dépasse la simple anecdote.

Selon Jean-Philippe Bell, l’approvisionnement quotidien des caisses et des distributeurs d’une agence peut atteindre 60 millions de FCFA. Pour les GAB situés hors agences, des convoyeurs peuvent recevoir plusieurs dizaines de millions de FCFA destinés à recharger les machines.

À cette échelle, une faiblesse de procédure n’est plus seulement un problème de sécurité : elle devient un risque financier.

Bell pointe notamment deux vulnérabilités possibles. D’abord, certaines salles utilisées pour charger les cassettes ne disposeraient pas systématiquement de vidéosurveillance. Ensuite, il affirme que les cassettes transportées vers certains GAB extérieurs ne sont souvent pas scellées et que peu de banques utiliseraient actuellement des modèles verrouillables.

Son scénario est volontairement démonstratif : un convoyeur recevant 20 millions de FCFA pourrait, en théorie, substituer une partie du stock par de fausses coupures et détourner l’équivalent en billets authentiques. Il précise néanmoins qu’il s’agit d’une hypothèse et souligne que les sociétés de convoyage sont soumises à des règles strictes.

Le chiffre importe moins que ce qu’il révèle : la sécurité du cash repose autant sur l’intégrité et la traçabilité des procédures que sur la sophistication des automates.

La technologie avance plus vite que certains processus

C’est probablement le paradoxe le plus intéressant de l’interview.

Alors que la polémique accuse les distributeurs, les nouvelles générations d’automates sont justement de plus en plus capables de contrôler les espèces.

OMOA indique avoir déployé au Cameroun des GAB de type NCR SelfServ 60 et 80, capables d’accepter des dépôts et de recycler les billets. Lorsqu’une coupure est considérée comme suspecte, usée ou non conforme, elle est isolée dans une cassette spécifique et n’est pas réutilisée pour un retrait ultérieur. La traçabilité peut également remonter jusqu’au numéro de série des billets via le système informatique de la banque.

Cette sophistication rejoint les efforts de la BEAC. Dans un communiqué consacré à la contrefaçon de la gamme BEAC type 2020, la banque centrale indiquait que les faux billets détectés demeuraient en proportion très faible par rapport aux volumes en circulation et que ses analyses n’avaient identifié aucune reproduction réussie des dispositifs de sécurité des nouveaux billets.

Autrement dit, plus la technologie de détection devient performante, plus la question se déplace vers les moments où l’humain garde la main : réception, comptage, chargement, transport, contrôle et supervision.

C’est un problème classique de gouvernance bancaire : l’automatisation réduit certains risques, mais elle rend les rares opérations manuelles restantes encore plus sensibles.

Derrière les faux billets, une bataille beaucoup plus importante : la confiance

Pour une banque, la menace économique dépasse largement la valeur nominale d’un billet contrefait.

Le véritable actif menacé est la confiance dans le canal de distribution.

Un client utilise un distributeur parce qu’il considère implicitement trois choses comme certaines : son compte sera correctement débité, le montant délivré sera exact et les billets reçus seront authentiques.

Fragiliser l’un de ces trois piliers peut modifier les comportements. Même un phénomène statistiquement marginal peut devenir coûteux s’il se transforme en perception collective.

C’est particulièrement important au Cameroun, où le GAB reste un point de contact essentiel entre le système bancaire formel et une économie encore très attachée aux espèces.

L’effet réputationnel peut donc être disproportionné par rapport au nombre réel d’incidents.

Pour les banques, la bonne réponse ne consiste pas seulement à affirmer que les automates sont fiables. Elle consiste à pouvoir démontrer la traçabilité complète d’une transaction contestée : caméra, journal électronique du GAB, état des cassettes, procédures de chargement, rapprochements de caisse et éventuellement numéros de série.

Banques, convoyeurs, OMOA, BEAC : qui porte réellement le risque ?

L’interview permet également de clarifier une chaîne de responsabilités souvent mal comprise.

La BEAC garantit les signes monétaires qu’elle émet et lutte contre la contrefaçon. Les banques commerciales doivent contrôler les espèces qu’elles reçoivent et s’assurer que les coupures chargées dans leurs distributeurs sont authentiques. Les convoyeurs de fonds, lorsqu’ils interviennent, deviennent un maillon critique de la chaîne physique. Enfin, les opérateurs monétiques comme OMOA assurent principalement la disponibilité et le fonctionnement technique des équipements.

Cette répartition soulève une question stratégique : existe-t-il suffisamment de standards communs entre tous ces acteurs ?

Bell évoque notamment la vidéosurveillance, les cassettes scellées ou verrouillables, les contrôles croisés et la traçabilité. L’enjeu, pour le secteur bancaire, serait donc moins de multiplier les contrôles isolés que de rendre la chaîne entière auditable de bout en bout.

C’est là que le sujet pourrait devenir réglementaire.

Car si plusieurs établissements utilisent les mêmes types de prestataires, de procédures et de technologies, une faiblesse commune n’est plus seulement le risque opérationnel d’une banque : elle devient un risque sectoriel.

L’autre faiblesse des GAB camerounais : l’infrastructure

Les faux billets ne constituent d’ailleurs pas, selon Bell, le principal problème rencontré sur le parc.

Les incidents les plus courants sont liés à la vétusté des machines, à la connectivité Internet et surtout à l’instabilité électrique. Un GAB nécessite une alimentation sécurisée, un onduleur et idéalement une possibilité de basculer automatiquement entre plusieurs fournisseurs de connectivité. Tous les équipements n’en seraient pas pourvus.

Cette observation élargit encore l’analyse.

La modernisation bancaire camerounaise dépend d’une infrastructure qui dépasse largement les banques elles-mêmes : électricité, télécommunications, cybersécurité, transport sécurisé de fonds et maintenance technique.

Le GAB est donc une petite infrastructure financière située au croisement de plusieurs industries.

Sa disponibilité et sa sécurité deviennent le produit de toutes ces chaînes réunies.

Vers des GAB plus intelligents, mais surtout une chaîne du cash plus intelligente

L’avenir est probablement dans les automates de dépôt et de recyclage, capables de reconnaître les billets et de les remettre en circulation sans repasser systématiquement par un processus physique de rechargement.

Cette évolution peut réduire le coût logistique du cash, limiter le nombre de manipulations humaines et raccourcir le circuit entre dépôt et retrait. Mais elle ne supprimera jamais totalement le risque. Jean-Philippe Bell le reconnaît lui-même : aucun dispositif technologique ne garantit une efficacité absolue.

C’est précisément pourquoi la polémique sur les faux billets peut finalement être utile.

Elle oblige le secteur financier camerounais à regarder au-delà du distributeur lui-même.

Le problème stratégique n’est pas de savoir si une machine peut distribuer un faux billet. Il est de savoir si chaque banque est capable de prouver, rapidement et incontestablement, comment chaque billet est arrivé jusqu’à cette machine.

Dans une industrie bancaire engagée dans la digitalisation, cette capacité de traçabilité pourrait devenir un nouveau standard de confiance.

Et c’est probablement le principal enseignement de l’entretien de Jean-Philippe Bell : à mesure que les machines deviennent plus intelligentes, la faiblesse potentielle se déplace vers la gouvernance humaine qui les entoure.

Patrick Tchounjo

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