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Investissement

Cameroun : avec 5 110 milliards FCFA investis en 2025, le privé prend le relais de l’État

Par patrick tchounjo4 min de lecture
Cameroun : avec 5 110 milliards FCFA investis en 2025, le privé prend le relais de l’État

Le chiffre est suffisamment important pour changer la lecture de l’économie camerounaise. En 2025, l’investissement privé a atteint 5 110,6 milliards de FCFA, contre 4 630,2 milliards un an plus tôt. En volume, sa progression accélère à 6,6 %, après seulement 0,4 % en 2024. Surtout, le secteur privé représente désormais près de 80 % de la formation brute de capital fixe (FBCF) du pays, tandis que l’investissement public recule de 0,2 %. Le Cameroun semble ainsi entrer dans une phase où l’accumulation de capital repose davantage sur les entreprises que sur l’État.

480 milliards de FCFA supplémentaires en un an

En valeur courante, l’investissement privé a augmenté d’environ 480,4 milliards de FCFA entre 2024 et 2025. Rapportés aux 6 397,6 milliards de FCFA de FBCF totale enregistrés dans le pays, les 5 110,6 milliards privés représentent presque quatre francs investis sur cinq.

Ce changement de composition est stratégique.

En 2024, la croissance de l’investissement avait surtout été portée par le public. En 2025, le mouvement s’inverse : les entreprises reprennent le relais. L’INS attribue notamment cette dynamique aux investissements dans l’agro-industrie, le manufacturier, les mines et les infrastructures productives.

Le regain commence déjà à peser davantage sur l’économie réelle : la contribution de l’investissement privé à la croissance du PIB est passée de 0,1 point en 2024 à 0,9 point en 2025. La consommation privée demeure toutefois nettement plus importante, avec une contribution de 3,6 points.

Mines et agro-industrie : la nouvelle géographie du capital

Plusieurs projets illustrent la montée des investissements productifs. Dans le secteur minier, le projet de fer de Bipindi-Grand Zambi, porté par G-Stones, représente un investissement annoncé de 640 milliards de FCFA. Le terminal minéralier associé au port de Kribi, confié à Sinosteel, représente pour sa part 400 milliards de FCFA.

Dans l’agro-industrie, les montants sont plus modestes mais la multiplication des projets est significative : Ferme coopérative du Cameroun à Bamendjou, Fish & Co, Provenderie du Centre ou encore Mavecam participent à l’élargissement des capacités productives nationales.

Le signal est important : l’investissement privé ne se concentre plus uniquement dans les services ou le commerce. Il se déplace progressivement vers des actifs industriels lourds, des capacités de transformation et des infrastructures liées à la production.

Le paradoxe : davantage d’investissement, mais seulement 3,5 % de croissance

C’est ici que le chiffre des 5 110 milliards doit être interprété avec prudence.

Malgré l’accélération de l’investissement privé, la croissance camerounaise est restée à 3,5 % en 2025, selon les comptes nationaux publiés le 2 septembre par l’INS. L’investissement total n’a progressé que de 1,9 %, car le ralentissement public compense en partie l’accélération privée.

Surtout, la demande extérieure reste un point faible. Les exportations n’ont augmenté que de 1 %, tandis que les importations ont progressé de 5,1 %, entraînant une contribution négative des échanges extérieurs de 0,8 point de PIB, contre -0,2 point en 2024.

Le non-dit est donc essentiel : investir davantage ne garantit pas automatiquement une croissance plus forte à court terme. De nombreux projets industriels et miniers nécessitent plusieurs années avant d’atteindre leur capacité maximale. Ils peuvent même, dans leur phase de construction, augmenter les importations d’équipements avant de produire des effets sur les exportations et la valeur ajoutée locale.

L’État change aussi son dispositif d’attraction du capital

Cette dynamique intervient au moment où Yaoundé a profondément revu son système d’incitations. L’ordonnance du 18 juillet 2025 modernise le régime applicable aux investissements privés, avec des crédits d’impôt différenciés, des avantages renforcés pour les zones prioritaires et un traitement spécifique des partenariats public-privé.

Le nouveau dispositif est également plus exigeant : création d’emplois, utilisation d’intrants locaux, exportations, création de valeur, transfert de technologie et solidité du financement entrent davantage dans les critères d’éligibilité.

Cette réforme arrive après les limites constatées du dispositif précédent. Entre 2014 et 2023, 302 conventions représentaient 5 474 milliards de FCFA d’intentions d’investissement et 110 000 emplois projetés. Mais une évaluation portant sur 100 entreprises agréées avait recensé seulement 987 milliards effectivement investis et 12 050 emplois directs créés.

C’est probablement le principal défi de la nouvelle séquence : passer des intentions d’investissement à des actifs réellement construits, productifs et créateurs d’emplois.

Pourquoi le record de 2025 compte maintenant

Le chiffre de 5 110 milliards de FCFA suggère que le Cameroun dispose désormais d’un moteur privé beaucoup plus important pour financer sa transformation productive. Mais le test décisif commencera en 2026 et au-delà.

L’INS anticipe la poursuite de la dynamique dans l’agro-industrie, les mines et le manufacturier, portée par la montée en puissance de nouvelles capacités de transformation et l’entrée progressive en exploitation de projets miniers.

Si ces investissements commencent à produire localement, à substituer certaines importations, à développer les exportations et à créer des chaînes de valeur, 2025 pourrait apparaître rétrospectivement comme l’année où le capital privé a réellement commencé à prendre le relais de l’investissement public dans la transformation économique du Cameroun.

Dans le cas contraire, les 5 110 milliards resteront un record statistique plus impressionnant que transformateur.

Patrick Tchounjo

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