UEMOA : le mobile money impose sa puissance dans la bataille de la finance inclusive

Dans l’UEMOA, la révolution financière ne se joue pas seulement dans les agences bancaires, les comités de crédit ou les salles de marché. Elle se déroule aussi dans les téléphones portables, les portefeuilles électroniques, les paiements marchands, les transferts instantanés et les usages quotidiens de millions de citoyens longtemps éloignés du système financier classique. C’est cette transformation profonde que la quatrième édition du Salon international des professionnels de l’économie numérique a placée au centre des débats, mardi 14 juillet 2026 à Ouagadougou.
Après Dakar en 2023, Abidjan en 2024 et Lomé en 2025, la capitale burkinabè accueille cette nouvelle édition du SIPEN, réunissant experts du numérique, décideurs publics, entreprises et acteurs économiques venus des huit États membres de l’Union. L’enjeu affiché est clair : refonder l’économie numérique communautaire autour de trois leviers désormais décisifs pour la compétitivité régionale : l’intelligence artificielle, les fintechs et la finance inclusive. L’UEMOA regroupe huit États ouest-africains autour d’un espace économique et monétaire commun, avec une ambition d’intégration régionale.
Le choix du thème n’est pas anodin. L’économie numérique est devenue un champ de souveraineté. Elle structure les paiements, transforme les services publics, modifie les chaînes de valeur, redéfinit la relation entre citoyens et institutions, et ouvre de nouveaux modèles économiques aux entreprises. Dans ce paysage, le mobile money s’impose comme l’un des instruments les plus puissants de transformation sociale et financière.
À l’ouverture des travaux, la ministre burkinabè de la Transition digitale, des Postes et des Communications électroniques, Aminata Zerbo, représentant le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, a insisté sur le rôle de l’intelligence artificielle dans la transformation des économies. Son propos dépasse la seule innovation technologique. L’IA touche déjà la santé, l’agriculture, l’éducation, la production, les services publics et les technologies financières. Elle devient un facteur de compétitivité, mais aussi un sujet de souveraineté pour les États.
C’est dans cette perspective que les chiffres cités lors du SIPEN prennent tout leur sens. Selon les données de la BCEAO rapportées pendant les travaux, plus de 11 milliards de transactions auraient été enregistrées en 2025 dans l’espace communautaire. Ce volume illustre l’ampleur du basculement numérique des services financiers. La BCEAO est l’institution monétaire commune aux pays de l’UEMOA et supervise notamment les politiques monétaires et financières de la zone.
Mais derrière cette progression spectaculaire demeure une réalité plus nuancée. Des millions de citoyens restent encore exclus des circuits financiers formels. C’est là que se situe le vrai débat. Le progrès technologique ne vaut pas seulement par le nombre de transactions ou la sophistication des plateformes. Il vaut par sa capacité à améliorer concrètement la vie des populations : payer plus facilement, recevoir de l’argent plus vite, sécuriser une épargne, accéder à un crédit, régler une facture, encaisser une vente, financer une activité ou participer plus pleinement à l’économie formelle.
Le mobile money a précisément changé l’équation. Il a permis de contourner certaines limites historiques du modèle bancaire classique : faible densité d’agences, coûts d’accès élevés, distance géographique, informalité économique, faibles revenus et manque de documentation financière. En s’appuyant sur le téléphone mobile, les réseaux d’agents et des parcours simples, il a fait entrer dans l’écosystème financier des populations qui n’auraient pas ouvert de compte bancaire dans les circuits traditionnels.
Selon les indicateurs partagés par Antoine Ngom, président du Regroupement des organisations des professionnels des technologies de l’information et de la communication, le taux d’inclusion financière dans l’Union serait passé, en dix ans, d’environ 10,7 % à près de 74 %. La région compterait désormais près de 249 millions de comptes de monnaie électronique, le mobile money représentant à lui seul 57 % de cette inclusion. Ces chiffres racontent une mutation de fond : dans l’UEMOA, l’inclusion financière n’a pas été portée d’abord par la banque traditionnelle, mais par l’infrastructure numérique du quotidien.
Cette évolution pose toutefois une question stratégique. Une inclusion fondée sur le mobile money est-elle une inclusion financière complète ou seulement une première porte d’entrée ? Le transfert d’argent, le paiement marchand et le dépôt-retrait sont essentiels, mais ils ne suffisent pas à construire une véritable profondeur financière. L’étape suivante consiste à développer des produits d’épargne, de crédit, d’assurance, de paiement public, de financement des PME, de scoring alternatif et de services adaptés aux populations rurales, aux femmes, aux jeunes entrepreneurs et aux travailleurs informels.
C’est là que les fintechs peuvent jouer un rôle déterminant. Elles peuvent accélérer la conception de produits plus souples, moins coûteux, mieux adaptés aux usages locaux. Mais leur développement exige un équilibre délicat : favoriser l’innovation sans fragiliser la sécurité, protéger les consommateurs sans étouffer les nouveaux modèles, encourager les données sans compromettre la confidentialité, ouvrir le marché sans créer une fragmentation excessive.
L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension à cette équation. Utilisée avec rigueur, elle peut améliorer l’analyse des risques, automatiser certains services, détecter la fraude, personnaliser les offres, faciliter l’accès au crédit et renforcer l’efficacité des administrations. Mal encadrée, elle peut aussi creuser les inégalités, reproduire des biais, exposer les données personnelles et concentrer le pouvoir technologique entre quelques acteurs.
Le commissaire de l’UEMOA, Paul Koffi Koffi, a rappelé le rôle d’accompagnement de la Commission auprès des États membres dans la digitalisation des services publics. L’annonce d’une stratégie régionale de développement de l’intelligence artificielle, dont l’adoption est attendue à court terme selon les éléments rapportés, montre que l’Union cherche à passer d’une logique d’initiatives dispersées à une vision plus structurée.
Cette ambition est nécessaire. L’UEMOA dispose déjà d’un socle puissant : usages mobiles en forte croissance, monnaie électronique dynamique, acteurs privés actifs, banques en adaptation, fintechs émergentes et administrations engagées dans la digitalisation. Mais pour transformer cette dynamique en gains tangibles, la région devra résoudre plusieurs défis : interopérabilité, cybersécurité, coût des transactions, accès rural, éducation financière, protection des données, régulation des fintechs, inclusion des femmes et capacité des États à digitaliser leurs propres paiements.
Le SIPEN de Ouagadougou met donc en lumière un paradoxe fécond. Jamais l’inclusion financière n’a autant progressé dans l’Union. Pourtant, jamais la nécessité d’aller plus loin n’a été aussi forte. Le mobile money a ouvert la porte. La prochaine étape consistera à transformer cette porte d’entrée en véritable architecture financière inclusive, capable de financer les ménages, les micro-entreprises, les PME et les territoires.
Dans l’UEMOA, la finance numérique n’est plus un sujet périphérique. Elle devient un levier de développement, de souveraineté, de compétitivité et d’intégration régionale. Le mobile money en a été le moteur silencieux. L’enjeu désormais est de faire de cette révolution d’usage une révolution d’impact.
Patrick Tchounjo



